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ordre médecin 34

  • Dr. M. DANAN (34):malades?médecins?médecines?

    En préalable, vous trouvez sur la page intitulée "index thèmes blog" les thèmes qui me paraissent les plus importants avec les jours où les trouvez, non classés pour l'instant en alphabétique. 

    La lettre de l’Ordre des Médecins de l’Hérault - n°12 - avril 2008 - pages 2-3
    LIBRES PROPOS
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    N’hésitez pas à nous écrire, de préférence sous la forme d’un texte de deux pages environ dactylographié.

    Combien de malades, de médecins, de médecines ? Fiction - Docteur Marcel DANAN

    En l’an de grâce 2008 une frayeur s’empara du pays. Tout le monde était malade ou allait bientôt l’être. Les gazettes firent état de chiffres impressionnants. Des stratèges découvrirent que personne n’était sain de corps ou d’esprit. En additionnant les nombres des sujets atteints de maladies du coeur et des vaisseaux, d’excès ou d’insuffisance de sucre ou de sel, des rhumatisants, des cancéreux, des insensés, fous ou demi fous, des drogués, des alcooliques, des malvoyants, des malentendants, des accidentés, des hypocondriaques et autres valétudinaires et de ceux atteints de maladies orphelines, on aboutissait à un total dépassant le nombre des habitants du pays. On pensa plus rapide de compter les sujets sains mais on n’en trouva point ou très peu, surtout si on se souvenait des sages propos du Docteur Knock : " la santé est un état précaire qui ne dit rien de bon ". Pire, les rares sujets sains furent soupçonnés de porter en eux les gènes de maladies redoutables.

    En même temps que ces calamités s’abattaient sur le peuple, on cherchait en vain des médecins pour le soigner. En effet après une période faste où les praticiens étaient innombrables, ils devinrent peu à peu une espèce rare et précieuse. On en trouvait peu pour endormir les malades ou assister les femmes en couches. A cela plusieurs causes. Certains médecins, souffrant des effets d’une pléthore passagère de
    leurs effectifs, se dispersèrent dans des activités qui les éloignèrent du chevet des malades, en particulier dans les zones peu hospitalières, point propices aux distractions et où le nombre d’humains était inférieur à celui des têtes de bétail. A cela s’ajouta la décision brutale des maîtres du pays qui eurent l’idée malencontreuse de ne permettre l’accès aux écoles où s’enseigne notre art qu’à ceux qui répondraient à un
    nombre incalculable de questions posées par des sphinx aussi impitoyables que stupides. On vit alors détourner de leur vocation un grand nombre de jeunes à l’esprit fort bien fait mais qui ne répondirent pas à des questions sans intérêt. Certaines dynasties de médecins disparurent. De plus les malades devinrent de plus en plus exigeants, voulant être soignés par plusieurs médecins sans toujours un motif valable, ce qui ne les empêchait guère de se plaindre et de les traîner devant les juges pour les faire sanctionner comme des malfrats.

    Si une médecine ne suffisait pas, pourquoi ne pas se tourner vers d’autres peuples qui apporteraient leurs effectifs et leur savoir, satisfaisant ainsi le désir de toujours chercher autre chose ?

    C’est alors qu’une solution possible à ce douloureux problème fut apportée par une expédition en Chine où se rendirent les échevins de la ville accompagnés de Chanoines de la Cathédrale jouxtant notre vieille faculté. Ils arrivèrent après un long périple devant la ville de Chengdu et tombèrent en admiration devant l'immensité du site (quinze fois la population de Montpellier) avec ses maisons touchant le ciel, ses rues propres et surtout ses médecins et ses hôpitaux où se pratiquait depuis 3000 ans une médecine traditionnelle avec sa philosophie, ses symboles et ses usages. Tout dans ce pays est remarquable y compris la manière délicate de respecter les droits des humains, allant jusqu'à éviter aux mal pensants et aux brigands de croupir dans les infâmes prisons qui font la honte de l'Occident, en abrégeant pour cela leur
    vie d'un tir de mousqueton dans la nuque.

    La caravane revint à Montpellier amenant avec elle d'illustres praticiens de ce lointain pays qui furent chargés d'enseigner leur art en vertu de traités signés en grande pompe. L'enthousiasme atteint le chef suprême des Hospices et on vit deux files d’attente s’allonger à l’hôpital, l’une pour la médecine d’ici et l’autre plus longue pour la médecine chinoise. La Faculté décida de délivrer aux meilleurs de ses étudiants un parchemin attestant leurs connaissances en médecine chinoise. Les gazetiers accourus relatèrent l'événement avec force images montrant les apprentis et leurs maîtres effectuer en groupe des exercices de gymnastique sous le regard impassible de la statue d'Hippocrate. Soudain un phénomène extraordinaire se produisit : la statue se mit à parler. " Ces nouveaux venus enfoncent des portes ouvertes. Bien avant eux j'ai enseigné que chaque patient a sa pathologie propre conditionnée par sa constitution, ses antécédents et divers facteurs extérieurs. Par
    contre je me suis toujours interdit de dire des choses inaccessibles aux vulgaires et d’émettre des opinions non fondées. Je crois même avoir écrit que c'était un crime de la part du médecin et un danger pour son patient. C'est pour cela que je me suis toujours affranchi des influences sacerdotales et philosophiques. J'ai refusé les hypothèses dénuées de sens ou même douteuses et j'ai édifié la médecine sur l'expérience avec les faibles moyens de ma lointaine époque, d'où les erreurs que j'ai pu commettre. Heureusement la plupart de mes descendants utilisent les appareils que leur apporte la science de leur temps, tout en tenant compte de mes préceptes. Moi, je suis fier d'avoir dit que le médecin devait
    se sentir faillible et se garder de dire que le remède prescrit était le seul qui convienne, mais le public ne sait pas distinguer les grands médecins et se plaît surtout à louer et à blâmer les résultats thérapeutiques ". Constatant que les élèves de ces médecins venus de l'Orient extrême continuaient à faire leurs mouvements sans même l'entendre, Hippocrate revint dans sa statue. 

    Assez rapidement la polémique enfla. Des esprits grincheux allèrent jusqu'à émettre des propos outrés : " nous avons bouté les mandarins hors de la Faculté, voici qu'ils reviennent ". Certains se sentant visés par ces propos incongrus rirent jaune. D'autres, beaucoup plus nombreux, vantaient les mérites de cette médecine dont ils exposaient les principes. L’énergie, qui déplace tout dans l'univers, soutient les
    fonctions du corps et de l'esprit, circule plus ou moins bien le long de méridiens, ce qui influe sur la santé. Quant au Yin et au Yang, ils se livrent un combat aussi bien dans la nature que dans l'anatomie et le fonctionnement de notre organisme. Les étudiants devront s'imprégner de grands principes tels que l’engendrement, le contrôle, les cinq substances vitales, les cinq organes correspondant chacun à un mouvement. Bien entendu ils devront apprendre les six causes externes et les sept causes internes des maladies ainsi que les causes accidentelles. Les esprits forts eurent beau dire que tout cela est bien banal et qu'il faudrait encore savoir ce qui se trouve à l'origine de l'énergie de ces mouvements et des causes des maladies. Ils remarquèrent fort justement que, si personne en Occident ne conteste certains principes de cette médecine, il n'en est pas de même pour les méthodes de diagnostic (observation de la langue, prise du pouls chinois, pratiques faisant sourire) et pour la façon de traiter les maladies. Il se trouva des obstinés partisans de Monsieur Descartes qui proposèrent à ces savants venus d'ailleurs l'expérience suivante : " dans votre lointain pays, la Chine, soignez vos patients comme le faisaient vos ancêtres il y a 3000 ans. N'utilisez pas les rayons de M. Roentgen, oubliez les découvertes de M. Pasteur, fermez vos blocs opératoires, ne vaccinez plus vos enfants et vous verrez que rapidement votre peuple disparaîtra. De notre côté utilisons aussi votre médecine et vous constaterez que la santé de nos habitants n'aura pas varié ". À cela les partisans de cette pratique répondaient qu’ils connaissaient quelqu'un qui avait appris par quelqu'un d'autre qu'un malade condamné avait été guéri d'un mal incurable après avoir vu un médecin chinois. D'autres même disaient être miraculés. Les partisans de M.Descartes argumentaient que ces malades n'étaient pas malades en citant la célèbre pièce de M. Molière. Du reste ces malades, soi-disant guéris, retombaient dans leur mal, faisant dire à M. Lacan qu’ils ne pouvaient s'en séparer comme s’ils jouissaient de leurs symptômes. 

    Certains, méfiants, s'effrayèrent de la possibilité de voir des individus, obtenant le parchemin de la Faculté sans être médecins, commettre des erreurs de diagnostic. Et si un malade qui leur avait fait confiance arrivait un jour avec un lâcher de petits ballons dans les organes, il
    y a fort à parier qu'il ne s'en plaindrait pas, surtout si ces petites boules atteignaient son cerveau l'empêchant de penser.

    Toutefois les partisans de la médecine chinoise n'avaient pas tort : ils trouvaient dans cette pratique la possibilité de parler, de s'exprimer et marquaient leur méfiance vis-à-vis de médicastres trop pressés pour les écouter et qui ne pensaient qu'à les sonder, les ponctionner, faire traverser leurs corps par des rayons parfois malfaisants. Ces médecins oublient parfois une partie de leur rôle qui est de comprendre
    la souffrance et ne savent pas déchiffrer l'angoisse. Les humains ont besoin d'être rassurés sur leur sort et s'adressent pour cela à tout ce qui peut avoir un effet magique. Ils ont donc recours à ce qui leur paraît inoffensif, même si cela est sans effet véritable. Au moins ils ont
    l'impression d'être, pour une part, maîtres de leur destin.

    Le mot de la fin fut prononcé par un sage que certains prirent pour fou : " il n'y a qu'une médecine, elle est universelle et, si dans un pays il est fait une découverte, elle doit profiter à l'ensemble de l'humanité. Opposer deux médecines comme font certains outranciers ou les associer par prudence est une erreur de bon sens. Les maladies n’ont pas de nationalité et la médecine non plus ". Passant devant la Faculté ce sage ne put s’empêcher de penser : " cette école risque de devenir un temple de la magie ". A ce jour la réalité a été rattrapée par la fiction.

    En cette période où la Chine fait la une au quotidien, voici un récit de fiction sur lequel les moins de 18 ans - les plus aussi - ont matière à méditer en matière de santé. Ce texte, du Docteur Marcel DANAN, pose 3 vraies questions: combien de malades ? combien de médecins ? combien de médecines ?

    contact: francoiseboisseau@wanadoo.fr