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laurent cantet

  • Entre les Murs.

    Vous trouvez sur la page intitulée "index thèmes blog" les thèmes qui me paraissent les plus importants avec les jours où les trouvez . Merci.                 1er octobre : 102 visites, 339 pages;

    Un film à voir. A revoir. cantet2.jpg

     

    Ce film de Laurent Cantet est une adaptation libre du livre de François Bégaudeau, où l’auteur joue lui-même le rôle du professeur de français, également professeur principal de la classe de 4 ème qui nous est montrée au Collège Dolto dans le 20 ème arrondissement de Paris.

     

    J’habite le 20 ème arrt. Dans le même axe de fréquentations humaines, j’ai travaillé près de 10 ans à Sarcelles, autre lieu multicolore, attachant et fascinant quant aux cultures du monde.

     

    On entre dans le film par un bruit de fond, celui d’un café et de la rue  qui va croissant pour déboucher sur le visage de François, professeur autour duquel se construit le film avec les élèves et leur famille.

     

    C’est d’abord la rentrée des professeurs avec les indications sur les élèves : gentil, pas gentil, . Oui, ça fonctionne ainsi. 

     

    On assiste ensuite à la classe de rentrée avec le professeur de français, François Bégaudeau alias François Marin, qui invite les élèves à mettre sur une feuille leur nom sur leur table. Chahut de rentrée. Mais il y a 50% de nouveaux à apprendre à connaître.

    Texte et découverte de mots dont le sens n’est pas connu de tous: spirituel, condescendant, succulent, Autriche, désormais …Avec les commentaires que l’on peut imaginer. Qu’il est encore plus agréable d’aller écouter et voir.

    On a ainsi sous les yeux une réalité. Une tendance à des échanges approchant la mise sur le même pied des élèves et de ce professeur qui tient admirablement le choc face à un public qui ne laisse rien passer. Professeur qui sait donner la réplique, restant respecté malgré tout.

    Une des difficultés réside dans le fait de ne pas se faire marcher sur les pieds - sinon l’autorité s’effondre - tout en dialoguant dans le respect de chaque élève, cet exercice étant compliqué par le fait qu’il se forme, se déforme, se reforme des mini-groupes par rapport à un élève interpellé sur un point de français ou un discours trop déjanté.cantet1.jpg

     

    Sur la forme on comprend. La casquette ou la capuche à ôter, le chahut à cesser pour disposer de davantage de temps pour apprendre…

    Sur le fond, «Rien de nouveau sous le soleil ». Tant pis si certains sursautent mais le collège Dolto qui nous est montré à travers ce film ne fait que révéler une amplification de phénomènes collectifs de base qui perturbent maintenant certains enseignants pas forcément armés, ainsi que des non enseignants.

     

    Je m’explique. Tout ce que font ces élèves s’est produit il y a 20 ans, 30 ans et plus. A une échelle bien moindre. Car alors il n’entrait pas dans le contexte sociétal la possibilité d’oser se dresser contre l’autorité, y compris quand cette autorité avait tort ou était pris en flagrant délit d’erreur. Il y avait les décideurs, les profs en haut, les subissant les décisions, les enseignés, les élèves, en bas. Pas de délégué de classe. Rien.

     

    Un exemple personnel pas méchant et bien réel. En 4 ème, pensionnaire à la retraite du Sacré Cœur de Jésus à Cholet - la ville de Ménie Grégoire et de son frère l’abbé Lauretin - c’était au réfectoire à midi. Suite à un comportement de groupe qui avait déplu – nous étions une centaine de pensionnaires - la responsable nous inflige un discours moralisateur dans le style de l’époque. Elle conclut ainsi : « Que ceux qui ne sont pas d’accord se lèvent. » Le propos étant injuste la petite 4 ème que j’étais s’est levée, à l’étonnement de toutes. Ce n’était pas de la fanfaronnade, c’était instinctif – comme on rectifie une opération fausse. « Melle Boisseau, vous viendrez me voir dans mon bureau  la fin du repas. » J’y fus donc, en tenue d’uniforme, et sans appréhension particulière. J’avais tort. Je n’héritai pas d’une sanction mais d’un savon. Autrement dit je me fis gronder, en dépit d’arguments recevables que l’on n’écouta pas.  J’eus beau rétorquer « Soyez logique, voyons, c’est vous-même qui avez dit qu’il était possible de se lever en cas de désaccord. » Rien  faire. C’était l’époque des adultes tout puissants. Encore  tout puissants dans certains cadres et qui en abusent.

     

    On pourrait rétorquer que dans le collège présenté il n’y a pas assez de discipline. Que c’est la faute des élèves, des parents, des cités…

    Quelles fautes ? Est-ce une faute de vivre à cheval sur au moins 2 cultures ? la française et une autre ? et surtout de se sentir quasi obligé « instinctivement » de défendre la culture du pays, là-bas, où certes il est peu probable que soit utilisé l’imparfait du subjectif mais dont d’autres valeurs sont tout aussi respectables.

     

    cantet4.jpgCar ce n’est pas le cours en soi sur l’imparfait du subjonctif qui retient seul l’intérêt, mais ce qu’il permet de montrer à partir des échanges professeurs élèves réalisés à cette l’occasion de ce rappel sur la concordance des temps.

    Quand un élève dit « C’est dans le Moyen Age. » pour parler de l’imparfait du subjonctif, il exprime tout haut ce que pensent plus ou moins toutes les jeunes classes à plus de 90% du privé comme du public. Mais le hiatus adultes et jeunes perdure et s’amplifie avec l’acquisition des nouvelles technologies, mal maîtrisés par les grands et parfaitement comprises par les jeunes, situation qui n’explose pas trop en raison de la dépendance économique dans laquelle les jeunes se trouvent.

     

    Je reviens au film. Au voyage entre les registres de l’écrit, entre l’expression écrite et verbale. Avec l’importance de l’intuition, une intuition pour un usage quasi automatique du français qui s’acquiert par la pratique. Comme pour tout.

     

    Le rythme est soutenu. On découvre une leçon sur le verbe croire au présent.

     

    Retour en salle des professeurs avec un prof de techno qui n’en peut plus. En 5 ans il n’a jamais vu ça !

     

    François poursuit sa classe de Français. Chaque élève a en mains « Le journal d’Anne Frank » «Qui veut lire ?» demande le prof. Silence. François désigne une élève : «J’lis pas. » Re-demande. Réponse : « J’ai pas envie de lire. ». On frôle l’insolence : « Je me tais. Je lis. Faut savoir choisir. »

    Esmeralda est alors sollicitée et fait une lecture du dernier chapitre. Et ça enchaîne sur la proposition de rédaction d’un auto portrait. Ce qui vaut en réplique : « A 13 ans rien à dire, à 70 ans oui » ou encore « Notre vie elle est pas passionnante » ou « Ce que je ressens, ça me regarde », « Y’a des trucs intimes », « Cours. Bouffe. Dors », « On peut avoir honte » ….On s’attarde sur la honte, les hontes.

     

    Retour en salle des profs pour une réunion : la machine à café ; un projet façon permis à points du côté de l’attitude des élèves ; la loi et l’esprit de la loi ; les soucis des professeurs…

     

    En classe lecture de certains auto portraits par les auteurs. Celui de Wei, venu d’Asie, révèle 4 heures par jour de console. Souleymane ne veut pas raconter sa vie. Arrivée d’un nouveau  ve nu d’ailleurs avec la classe qui se lève pour dire Bonjour.

     

    Un moment d’une qualité particulière : les parents reçus tour à tour par le professeur principal. Il y a là de vrais moments d’échange. Une maman souhaiterait Henri IV pour son fils. Les parents de Wie sont heureux d’apprendre que leur fils est excellent élève. La maman de Souleymane est là avec son grand frère qui traduit. Tous sont soucieux pour leurs enfants.

     

    On n’a pas fini avec les auto portraits. Souleymane se découvre par des photos très réussies et un prof qui le met en avant car c’est mérité.

    Plus tard les textes sont mis sur ordinateur par les élèves. A cette occasion  François découvre que les jeunes filles du 20 ème se rendent dans d’autres quartiers : Galeries Lafayette, Luxembourg RER.

     

    Hors collège, la mère de Wei est arrêtée, question papiers, direction centre de détention et expulsion. Au mauvais endroit au mauvais moment, après 3 ans de séjour. Une prof organise une quête pour avocat ou au moins intervention à la préfecture pour tenter quelque chose.

     

    Souleymane se laisse aller à tutoyer le professeur en cours. Direction le principal du collège. Suit le Conseil de classe auquel participent les deux déléguées dont Esmeralda. Les cases sont remplies et tamponnées, scellant le sort des jeunes. François prononce le mot « limité » à propos de Souleymane en matière scolaire. 

    Que n’a-t-il pas dit là !

    En classe, alors qu’il est question de poésie, de tercets et de quatrains,  Souleymane l’interpelle avec un « Vous m’avez cassé. »Le ton monte. François, découvrant le rapport des 2 déléguées leur lâche un « Pétasses » … interprété par elles comme « prostituées ». Souleymane se bagarre, quitte le cours sans autorisation. 48 h00 sans collège.

     

    L’épisode « pétasses » remonte jusqu’au principal. Les déléguées ont parlé à la CPE (Conseillère Principale d’Education), pour faire punir le prof n’ayant pas compris le sens de « pétasses ». François a appris par la jeune blessée involontairement par le sac de Souleymane que le garçon s’il est exclus du collège sera expédié définitivement au pays, au Mali. Il ne la croit pas.

     

    On se demande où vivent certains. Tout au moins s’ils savent ouvrir les yeux et les oreilles. En banlieue non favorisée, à propos de grossesse chez des jeunes demoiselles au collège ou au lycée, il y avait cela. L’envoi définitif en Afrique chez un parent - parfois avec mariage - , de demoiselles  nées en France, n’ayant généralement connu que la région parisienne et … ainsi sanctionnées. La France patauge. Entre les femmes de mari polygame pour lesquelles la Sécurité Sociale s’est adaptée et les familles de mineures africaines enceintes, il y a plus qu’un hiatus, un gouffre. La différence semblant liée au fait que du côté des femmes qui accouchaient sous une fausse identité il y avait risque de décès, alors que du côté des collégiennes ou des lycéennes il n’y a pas de risque de cet ordre. Ou c’est assez tôt et une IVG est proposée ou c’est trop tard et tant pis si elles sont expédiées au pays.

     

    On retrouve un François plongé dans ses pensées et qui fume dans une cantine vide. Il se fait rappeler à l’ordre par une dame de service qui lui fait remarquer qu’il est interdit de fumer là. Un long débat fait suite au sujet de Souleymane. Cette fois c’est l’ensemble des autres professeurs qui ne croient pas au renvoi du garçon au Mali. « On n’a pas à se substituer aux parents » déclare l’un d’eux alors que François Marin estime que le Conseil de Discipline est une mesure démesurée par rapport aux faits.

     

    En Conseil, la maman défend son fils « bec et ongles». Il fait des travaux domestiques pour aider sa mère, surveille les devoirs de ses frères et sœurs .C’est Souleymane qui fait le traducteur. Ce Conseil de Discipline fait peine à voir. J’ai été choquée et peinée. Quel décalage entre les professeurs d’un côté et cette maman qui n’a pas accès au français ni au système. C’est de l’injustice qui ressort.

    Il y a vote. Souleymane est exclu définitivement du collège. Certes l’Education Nationale, enfin le système est tenu de lui fournir une autre chaise dans un autre collège. Certes il y a possibilité de faire Appel. On n’a pas la suite.

     

    Puis c’est une classe d’avant vacances avec bilan par chacun de ce qui a été aimé ou retenu. La proportionnalité. Les plaques en géologie. L e théorème de Pythagore. L’une qui n’aurait  rien à dire a cependant lu en dehors La République de Platon et en parle clairement - sa sœur fait du droit. Une dernière s’attarde après les autres pour dire qu’elle n’a rien appris, qu’elle ne comprend pas ce qu’on fait et puis « Je ne veux pas aller en professionnel », vrai souci à propos duquel le prof la rassure.

     

    Cette touche scolaire finale porte l’attention sur les lycées professionnels en France où il est habituel – sauf vocations – de fourrer les élèves jugés pas assez bons pour prétendre à une poursuite en enseignement général. Des « élèves poubelles ».

    Ce qui est scandaleux dans tous les sens.

    Etre un professionnel ne s’improvise pas avec les « déchets » produits par l’enseignement général. Soit que les jeunes soient trop « limités » pour cela, soit que l’enseignement général préalable n’ait pas été capable de faire son travail avec des élèves tout à fait capables de continuer avec succès.

     

    C’est presque les vacances. Dans la cour de récré les jeunes se montrent des photos sur portable pendant que leur professeur se livre à une partie de foot énergique. Regard de la caméra sur une classe déserte. Le film s’achève comme il a commencé avec un bruit qui va s’estompant.cantet3.jpg

     

    Mes compliments aux élèves du collège Dolto, fort justement primés, ainsi qu’à François Bégaudeau, Laurent Cantet et tous les autres.

    Il y a place pour tous et toutes. Chacun à la bonne place pour réussir sa vie. La bonne personne au bon endroit.

    Je souhaite un monde moins bloqué dans ses règles administratives. Une multiplication de l’humanité entre les hommes. Utopie ? Je ne sais pas.

    Même si c’est un rêve. Pour moi les rêves sont faits pour être mis en pratique.

     

    Du courage les moins de 18 ans !.

     

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr (photos: 3 images du film et sur les marches de Cannes avec la palme d'or)