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juger

  • Serge Portelli, juger

    serge portelli,jugerCeux et celles qui s’intéressent à la justice et à son évolution seraient bien inspirés en lisant le Juger. Spirale sécuritaire, libertés en danger de Serge Portelli paru récemment aux éditions de l’Atelier.

     

    Pour donner envie voici quelques extraits de l’introduction de cet ouvrage, étant précisé que l’on trouve en entier cette introduction ainsi que la conclusion du livre sur le blog de ce juge.

     

    Le sous titre de l’introduction de Juger est révélateur : L’impossibilité d’être juge.

    Pourquoi ?

    « Il est impossible d’être juge, c’est pourquoi il ne peut s’agir, au mieux, que d’un métier. On peut être peintre parce qu’on a le don de la peinture, musicien parce qu’on a le don de la musique, mais on ne peut pas être juge parce qu’on a le don de juger. Le don de juger n’existe pas. Quel homme pourrait se croire assez présomptueux pour en juger un autre ? »

     

    Ce début est clair.

    La suite ne l’est pas moins quand il est dit :

    « Juger n’est donc pas un honneur, mais une charge que l’on ne peut accepter qu’à regret. Une source non pas de gloire, mais d’humilité permanente. Une impérieuse exigence de modestie et de doute. On ne peut accepter cette mission impossible qu’en revendiquant - bien plus qu’en acceptant - d’être surveillé, contrôlé, soumis au regard constant d’un peuple inquiet de sa délégation, loin de toute fierté, à l’opposé du moindre orgueil, sans pompe, sans médaille, sans apparat.

     La mission du juge, puisque juge il doit y avoir, est de "rendre la justice". Mais comment savoir ce qu’est une décision "juste"? Par rapport à qui? Par rapport à quoi? »

     

    L’auteur poursuit :

    « Aucun législateur ne peut être assez prévoyant: la loi, écrivait déjà Aristote, est faite pour le général et non le particulier. Il est donc inutile d’attendre d’elle ce qu’elle ne peut donner. Se contenter de juger l’acte sans se soucier des hommes qui y ont participé est la pire des injustices »

    Et encore :

    « Le plus souvent, le juge, tâtonnant parmi des lois bavardes, part à la recherche de la justice. Alphonse Karr, obscur écrivain français du XIXe, eut cet éclair: "On fait toujours semblant de confondre les juges et la justice, comme les prêtres avec Dieu. C’est ainsi qu’on habitue les hommes à se défier de la justice et de Dieu."

     Juger, c’est inévitablement échouer. Confier la justice à un homme plutôt qu’à une machine, c’est se fixer comme règles du jeu l’approximation, l’erreur, bref, l’imperfection. Elle ne peut être que bancale, partiale, inégale et incertaine. C’est pourquoi elle a toujours été en crise. A tous les siècles, sous toutes les latitudes. C’est sa nature même. Et c’est pourquoi il est bon que les hommes s’en méfient.

     Cependant ce métier impossible, cette mission impossible ne sont ni vains, ni absurdes. Car la demande de justice est là , plus que jamais. La soif de justice ne sera jamais étanchée. Les révoltes contre l’injustice et l’arbitraire n’ont jamais baissé d’un ton, comme si l’inadéquation perpétuelle entre un idéal inaccessible et une réalité toujours décevante était un des moteurs les plus puissants de l’humanité ».

     

    L’introduction s’achève par 2 cas jugés à la même audience : un prévenu ayant escroqué 10.000 euros aura 4 mois de prison ferme, celui ayant détourné 50.000 euros 3 mois avec sursis. Le premier est fils de riche et puissant. Le second pauvre et a connu le placement en foyer.

     

    La conclusion traite de la possibilité de juger. Serge Portelli rappelle la justice avec torture de l’ancien régime. Il cite cette phrase de Victor Hugo que j’ignorais concernant la justice du XIXe siècle : "Grattez le juge, vous trouverez le bourreau".

    Ayant évoqué les pourquoi et comment de l’évolution de la justice, il indique :

    « La justice est désormais intimement liée au régime démocratique: elle est, par essence, la mise en oeuvre des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’application permanente d’un devoir d’humanité. Elle ne peut exister sans eux. Malgré les décennies écoulées, cette image n’apparaît pas encore avec toute sa force. Mais cette force est en marche. Elle se nourrit d’un présent auquel elle s’adapte constamment. Car les droits de l’homme, s’ils sont, par nécessité, l’invention de quelques hommes particuliers, sont un patrimoine commun à tous; un patrimoine qui s’enrichit chaque jour des combats menés en leur nom sur tous les continents, par des hommes de toute confession, de toute couleur, de toute conviction: la cour européenne des droits de l’homme doit développer une jurisprudence qui s’applique aussi bien à la France qu’au Royaume Uni, la Turquie, l’Allemagne, la Russie, l’Albanie, la Suisse, l’Azerbaïdjan...

     

    L’auteur dénonce avec force la course au tout sécuritaire. Ce mouvement périlleux qui cache « la mort de nos libertés avec ces cohortes de prisons, d’enfermements en tout genre, de surveillances de toutes sortes, de fichiers monstrueux, de contrôles permanents, de procédures exceptionnelles et l’abandon de principes fondamentaux du droit. »

    Bien plus qu’aux juges, c’est aux politiques que revient d’arrêter cette spirale infernale.

    Serge Portelli précise :

    « Il faudra bien changer les lois et les pratiques, mais l’essentiel est ailleurs: il est dans l’esprit des lois et le choix des valeurs. Détricoter des normes liberticides est à la portée d’un législateur habile; quelques ministres persévérants réussiront à imposer une autre politique pénale. Mais, pour en finir avec l’idéologie sécuritaire qui fait de tout enfant turbulent un criminel en puissance, de tout homme différent un ennemi potentiel, de tout étranger un possible fauteur de trouble, de tout citoyen un suspect, il faudra bien plus qu’un vote, une loi ou une instruction. Il faudra patiemment mais fermement redessiner une autre image de l’homme ».

     

    Pour qui est en souci d’un minimum d’espace vital – je veux dire de liberté individuelle – il est nécessaire de lire et comprendre ce qu’explique Serge Portelli dans Juger. La liberté ? Pas question de s’en passer !

     

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr (illustration: couverture de Juger)