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françoise héritier

  • Claude Lévi-Strauss : hommage de Françoise Héritier

    lévi.jpgParmi tous les propos tenus suite au décès de ce génial anthropologue, j’ai retenu celui de FrançoiseTropiques.jpg Héritier, une proche  qui a intégré le Collège de France en 1982, dans la lignée directe de son maître.

    Elle répond à Jean Birnbaum. Entretien paru dans Le Monde de ce jour 4 novembre 2009;

    « Claude Lévi-Strauss était "un passeur exceptionnel"

    Vous avez été l'élève de Lévi-Strauss au milieu des années 1950. Vous parlez souvent de cet enseignement comme d'une"révélation". Pourquoi ?

    Françoise Héritier : J'étais une petite étudiante en histoire et en géographie, et des camarades de "philo" m'avaient incitée à aller écouter cet homme qui parlait de choses assez étonnantes au Musée de l'Homme. D'emblée, ça a été un sentiment de rupture. Son cours portait sur "la chasse rituelle aux aigles chez les Hidatsas" – des Indiens d’Amérique du Nord. A l'époque, ce simple intitulé était déjà révolutionnaire. A l'université, en effet, on apprenait tout sur l'histoire occidentale ou européenne, mais il n'y avait pas d'enseignement d'ethnologie. Voilà pourquoi les cours de Lévi-Strauss étaient d'une grande fraîcheur : ils nous ouvraient des perspectives totalement nouvelles, dont nous ne soupçonnions même pas l'existence.

    Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière.

    Quel genre de maître était-il ?

    C'est une voix qu'on n'oublie pas. Une fois qu'on l'avait dans l'oreille, il était impossible de s'en détacher. Une voix grave, légèrement tremblée, relativement neutre, presque silencieuse, et qui supportait peu les éclats, les écarts à la norme. Quand on écoutait l'enseignement de Lévi-Strauss, on n'avait pas envie de sortir un journal… C'était un homme d'écriture, un homme de parole publique aussi, mais pas vraiment un intellectuel en privé. Il n'appréciait guère les discussions scientifiques en tête à tête. Ce qu'il aimait, c'était les séminaires où il demandait aux intervenants de venir expliquer publiquement leurs travaux. C'est là que se manifestait sa grandeur de pédagogue: c'était un formidable maître du jeu, il savait faire émerger des questions que l'intervenant lui-même n'avait pas pu formuler.

    Sur le fond, c'était un esprit subtil, très logique, dont les cours étaient bâtis sur un continuum de pensée où il n'y avait jamais de béance. Il retombait toujours sur ses pieds. Le charme de sa voix et sa maîtrise du propos faisaient de lui un passeur exceptionnel, avec toujours ce désir d'arriver à mettre à nu les choses essentielles, les ossatures.

    Par exemple, je me souviens d'un travail sur des monnaies du bassin méditerranéen qui représentaient Hercule de dos. Il s'agissait d'élaborer une typologie des postures d'Hercule : la façon dont il s'appuie sur sa massue, la musculature de ses épaules… Là encore, l'objectif était de mettre au point une codification. Et surtout de montrer que la diversité, prônée par certains pour fonder un relativisme culturel, est inhérente à l'universel.

    Après avoir été l'élève de Lévi-Strauss, vous lui avez succédé au Collège de France. Vos relations en ont-elles étéhéritier.jpgtransformées ?

    Depuis son départ à la retraite, il est resté très présent. Il venait visiter son laboratoire au moins une fois par semaine, il y recevait des jeunes chercheurs, avec lesquels il était toujours prêt à échanger. Pour ma part, je n'ai jamais cessé de le considérer avec déférence et révérence. Bien sûr, dans les rapports individuels, il fut un être d'amitié, de confiance, qui a toujours protégé celles et ceux qui ont travaillé avec lui. Mais il n'a jamais accepté la moindre familiarité. Il avait un regard d'éléphant, avec ce petit œil perçant qui vous mettait à nu. Quand on était en face de lui, on se désagrégeait, il fallait beaucoup de courage pour se reconstituer. Du reste, en dehors de sa famille ou de ses camarades d'école, y a-t-il eu des personnes qui ont tutoyé Lévi-Strauss ? J'en doute. »

    S’il n’y a qu’une chose à retenir c’est ceci : «Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière. »

    A garder en mémoire pour le Baccalauréat. Pour tout le temps !

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr (illustrations: en haut Claude Lévi-Strauss au Brésil en 1936, couverture de Tristes Tropiques; plus bas Françoise Héritier)

  • Claude Lévi-Strauss : hommage de Françoise Héritier

    Parmi tous les propos tenus suite au décès de ce génial anthropologue, j’ai retenu celui de Françoise Héritier, une proche  qui a intégré le Collège de France en 1982, dans la lignée directe de son maître.

    Elle répond à Jean Birnbaum. Entretien paru dans Le Monde de ce jour 4 novembre 2009;

    « Claude Lévi-Strauss était "un passeur exceptionnel"

    Vous avez été l'élève de Lévi-Strauss au milieu des années 1950. Vous parlez souvent de cet enseignement comme d'une"révélation". Pourquoi ?

    Françoise Héritier : J'étais une petite étudiante en histoire et en géographie, et des camarades de "philo" m'avaient incitée à aller écouter cet homme qui parlait de choses assez étonnantes au Musée de l'Homme. D'emblée, ça a été un sentiment de rupture. Son cours portait sur "la chasse rituelle aux aigles chez les Hidatsas" – des Indiens d’Amérique du Nord. A l'époque, ce simple intitulé était déjà révolutionnaire. A l'université, en effet, on apprenait tout sur l'histoire occidentale ou européenne, mais il n'y avait pas d'enseignement d'ethnologie. Voilà pourquoi les cours de Lévi-Strauss étaient d'une grande fraîcheur : ils nous ouvraient des perspectives totalement nouvelles, dont nous ne soupçonnions même pas l'existence.

    Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière.

    Quel genre de maître était-il ?

    C'est une voix qu'on n'oublie pas. Une fois qu'on l'avait dans l'oreille, il était impossible de s'en détacher. Une voix grave, légèrement tremblée, relativement neutre, presque silencieuse, et qui supportait peu les éclats, les écarts à la norme. Quand on écoutait l'enseignement de Lévi-Strauss, on n'avait pas envie de sortir un journal… C'était un homme d'écriture, un homme de parole publique aussi, mais pas vraiment un intellectuel en privé. Il n'appréciait guère les discussions scientifiques en tête à tête. Ce qu'il aimait, c'était les séminaires où il demandait aux intervenants de venir expliquer publiquement leurs travaux. C'est là que se manifestait sa grandeur de pédagogue: c'était un formidable maître du jeu, il savait faire émerger des questions que l'intervenant lui-même n'avait pas pu formuler.

    Sur le fond, c'était un esprit subtil, très logique, dont les cours étaient bâtis sur un continuum de pensée où il n'y avait jamais de béance. Il retombait toujours sur ses pieds. Le charme de sa voix et sa maîtrise du propos faisaient de lui un passeur exceptionnel, avec toujours ce désir d'arriver à mettre à nu les choses essentielles, les ossatures.

    Par exemple, je me souviens d'un travail sur des monnaies du bassin méditerranéen qui représentaient Hercule de dos. Il s'agissait d'élaborer une typologie des postures d'Hercule : la façon dont il s'appuie sur sa massue, la musculature de ses épaules… Là encore, l'objectif était de mettre au point une codification. Et surtout de montrer que la diversité, prônée par certains pour fonder un relativisme culturel, est inhérente à l'universel.

    Après avoir été l'élève de Lévi-Strauss, vous lui avez succédé au Collège de France. Vos relations en ont-elles été transformées ?

    Depuis son départ à la retraite, il est resté très présent. Il venait visiter son laboratoire au moins une fois par semaine, il y recevait des jeunes chercheurs, avec lesquels il était toujours prêt à échanger. Pour ma part, je n'ai jamais cessé de le considérer avec déférence et révérence. Bien sûr, dans les rapports individuels, il fut un être d'amitié, de confiance, qui a toujours protégé celles et ceux qui ont travaillé avec lui. Mais il n'a jamais accepté la moindre familiarité. Il avait un regard d'éléphant, avec ce petit œil perçant qui vous mettait à nu. Quand on était en face de lui, on se désagrégeait, il fallait beaucoup de courage pour se reconstituer. Du reste, en dehors de sa famille ou de ses camarades d'école, y a-t-il eu des personnes qui ont tutoyé Lévi-Strauss ? J'en doute. »

    S’il n’y a qu’une chose à retenir c’est ceci : «Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière. »

    A garder en mémoire pour le Baccalauréat. Pour tout le temps !

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr