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  • Marie, Notre Dame

    J'ai pu voir au cinéma situé rue saint André des Arts, à Paris, le film « M et le troisième secret ». M pour Marie, Myriam, Notre Dame. Le troisième secret, celui de Fatima. Ce film est un documentaire abordable, à mon sens, par ceux qui ne connaissent pas, ou insuffisamment, les interventions de Marie au fil des siècles, interventions qui ont souvent pris la forme d'apparitions parfois accompagnées de guérisons et, souvent, de messages donnés.

    Le film concerné s'ouvre sur le magnifique château de Chailly, en Bourgogne, « réanimé » par Mike Sata, créateur de technologies de pointe permettant de sauver des vies humaines. Monsieur Sata indique que sa vie a changé quand il a rencontré Notre Dame de la Bombe, statue en bois de Marie découverte en 1945 à 200 mètres du point d'impact de la bombe, à Nagasaki, par le curé du lieu.

    Enchaînement sur une icône de la vierge, suintant de l'huile, en 2010, à Garges les Gonesse. S'ensuit un constat d'huissier, et la prière commune de différentes personnes chez les particuliers où se trouve cette icône.

    Est contée par Sylvaine l'histoire de sa guérison à Lourdes, inexplicable en l'état actuel des connaissances scientifiques. Guérison d'une sclérose en plaques en deux temps. D'abord guérison spirituelle du cœur la première fois qu'elle est conduite à Lourdes. Puis guérison physique l'année suivante, alors qu'elle se rend à Lourdes de sa propre initiative cette fois.

    Le film parle beaucoup de Fatima, petit village portugais où a lieu la première apparition de Marie à trois jeunes bergers le 13 mai 1917. Le 13 juillet Marie annonce un signe pour le 13 octobre 1917, signe observé par 70.000 personnes et nommé la danse du soleil. Après Fatima c'est Garabandal en Espagne, à partir de 1961, où Marie apparaît à quatre fillettes. Apparitions à sœur Agnès à Akita, au Japon, reconnues par monseigneur Ito. Il est parlé des apparitions de Medjugorje, en Bosnie, depuis le 24 juin 1981 qui se poursuivent toujours, les enfants témoins rétant devenus des adultes. L'évocation de la médaille miraculeuse conduit aux apparitions de la Rue du Bac à Paris à Catherine Labouré en 1830. En France il y avait eu une apparition à deux jeunes bergers à La Salette, dans l'Isère, le  19 septembre 1846.

    En dehors de ce film, la France a connu bien d'autes apparitions. Celle de Pontmain, en Mayenne, le 17 janvier 1871, de cinq à neuf heures du soir, à des enfants, en présence du village groupé autour d'eux, Marie ne disant pas un mot une banderole se déployant dans le ciel d'hiver. Celles de Pellevoisin, dans l'Indre, en 1876 à une jeune femme Estelle Faguette. Celles de l'île Bouchard en décembre 1947, en Indre et Loire, à quatre fillettes.

    A chaque fois, le message délivré est de changer de conduite, de s'améliorer, notamment en respectant autrui, et en ayant une vie spirituelle. Marie insiste sur la prière et le chapelet, lequel reprend l'annonce qui lui a été faite par l'archange Gabriel qu'elle deviendrait la mère de Jésus. Bonne écoute ! Par le film ou par les événements relatés sur internet.

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr

  • Thomas Merton contempler

    La nuit privée d'étoiles. (suite et fin) Dans les mois qui suivent, Thomas Merton découvre la maison de l'Amitié à Harlem et y consacre du temps. Puis c'est une autre retraite à Notre Dame de la Vallée près de Providence. Au collège saint Bonaventure où il enseigne l'anglais, il réorganise sa vie, lisant des vies de saints : Jeanne d'Arc, Jean Bosco, saint Benoît, Jean de la Croix. En octobre, il a la joie de découvrir Thérèse de Lisieux, « une grande, une des plus grandes saintes ; une sainte extraordinaire ! Je lui dois toutes sortes d'excuses et de réparations publiques pour l'avoir ignorée si longtemps. La découverte d'un nouveau saint est une expérience extraordinaire qui n'a rien de commun avec la découverte d'une nouvelle star chez le fervent du cinéma. Que peut-il faire de sa nouvelle idole ? La contempler jusqu'au vertige ; sans plus. Tandis que les saints ne sont pas de simples objets inanimés agréables à regarder ; ils deviennent nos amis, et répondent à notre amitié, en nous donnant, comme gages évidents, les grâces qu'ils nous obtiennent. Il était donc inévitable que l'amitié de cette grande sainte commençât à influencer ma vie. (p 310)

    Thomas s'interroge : tout donner ? Pour connaître la volonté de Dieu, il décide d'une neuvaine. Il hésite beaucoup. Puis un soir, est « très nettement rempli de la conviction suivante : « Le moment est venu d'entrer à la Trappe. » D'où venait cette pensée ? Je savais seulement qu'elle m'était subitement venue... puissante, irrésistible, lumineuse. J'ouvris le petit livre que j'avais acheté à Gethsémani, La Vie cistercienne, et le feuilletai, comme si je devais en apprendre quelque chose : et il me sembla écrit en lettres de feu. » (p 320) Thomas hésite encore : il lui faut consulter le Père Philothée. Au préalable, il prie en marchant, « dans le silence du petit bois ». « Il faisait très noir autour de la statue de la Petite Sainte Thérèse : « Pour l'amour du ciel, aidez-moi ! » m'écriais-je ! Je revins vers le collège. « Bien ! Maintenant, je vais entrer lui parler pour de bon : voilà la situation, Père. Qu'en pensez-vous ? Dois-je devenir trappiste ? » A quelques mètres de la porte du Père Philothée, nouveau blocage. Thomas repart dans le petit bois silencieux, « sous les arbres trempés. » Il écrit : « Je ne crois pas avoir ressenti de ma vie une telle angoisse, si pressante et si particulière. Je n'avais cessé à aucun moment de prier, mais, en arrivant devant les autels, mes prières devinrent plus précises : « Aidez-moi, je vous en supplie. Que vais-je faire ? Je ne peux plus continuer ainsi, vous le voyez bien. Regardez l'état dans lequel je suis. Que dois-je faire ? Montrez-le-moi ! » Comme si j'avais eu besoin d'un signe quelconque, ou d'en savoir davantage ! Je dis cette fois à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus : « Montrez-moi ce qu'il faut faire », ajoutant : « Si j'entre au monastère, je serai votre moine... Montrez-moi ce qu'il faut faire. » Cela devenait une façon bien précaire de prier – faire des promesses imprécises, sans trop les comprendre, et demander un signe. Tout à coup, ma prière à peine terminée, je pris conscience du petit bois, des arbres, des collines sombres, du vent mouillé et, dominant toutes ces choses réelles, je crus entendre la grande cloche de Gethsémani sonnant dans la nuit – la cloche de la grande tour grise, carillonnant, comme si elle se trouvait juste derrière la colline. L'impression que j'en ressentis me coupa le souffle, et je dus réfléchir à deux fois pour comprendre que c'était seulement en imagination que j'entendais la grande cloche de l'abbaye trappiste sonner dans la nuit. Je calculai par la suite que c'est vers cette heure que sonne chaque soir la cloche pour le Salve Regina, vers la fin des complies. Elle semblait m'indiquer la voie – m'appeler chez moi. Très décidé, je repris aussitôt la direction du monastère – par le chemin le plus long, l'autel de Notre Dame de Lourdes et le terrain de football. A chaque pas, je devenais de plus en plus résolu à finir avec tous ces doutes, hésitations et questions, à résoudre le problème et à entrer chez les trappistes auxquels j'appartenais.» (p 320, 321, 322)

    Il trouve le Père Philothée, seul. « Je demandai à lui parler, nous allâmes dans sa chambre ; et ce fut la fin de toutes mes anxiétés, de toutes mes incertitudes. Dès que je lui fis part de mes hésitations, et des questions que je me posais, le Père Philothée me déclara qu'il ne voyait aucun obstacle à mon entrée au monastère. (…) Le Père Philothée ne me posa qu'une question : « Etes-vous sûr de vouloir devenir trappiste ? » - Père, je veux tout donner à Dieu , lui répondis-je. Et je compris, par l'expression de son visage, qu'il était satisfait. Je me sentais ressuscité : je n'avais encore jamais ressenti le calme, la paix sereine et la certitude qui me remplissaient le cœur. Une seule question se posait encore : les trappistes seraient-ils d'accord avec le Père Philothée, et accepteraient-ils ma demande ? » (p 322,323)

    Thomas Merton écrit alors à l'abbé de la trappe de Gethsémani pour faire une retraite à Noël. A peine la réponse positive reçue, un courrier du Bureau de Recrutement le convoque pour un nouvel examen médical. Thomas fait un effort pour arriver à dire, à la chapelle : « « Que votre volonté soit faite... » J'étais cependant résolu à ne pas laisser s'écrouler ma vocation retrouvée. J'écrivis immédiatement au Bureau de Recrutement pour expliquer que devant entrer au couvent, je priais qu'on me laissât le temps de connaître la date et les conditions de mon admission ; puis j'attendis. » (p 323,324)

    Le dimanche 7 décembre 1941, second dimanche de l'Avent, après la grand-messe, il part avec des sandwiches se promener dans la campagne. Le soleil est là, les fougères sont brunes et desséchées, deux petites fermes sont groupées à l'entrée d'une vallée située près de l'Alleghany. « L'air était frais et paisible ; le silence n'était troublé que par le martèlement et les halètements d'une vieille pompe, dans les bois. Comment croire à la guerre dans ce coin paisible et intact ? Des lapins sortirent de leur terrier et se mirent à jouer parmi les fougères. C'était sans doute la dernière fois que je voyais ce lieu : où serais-je dans une semaine ? Où Dieu voudrait … Je ne pouvais que m'abandonner à Sa miséricorde, mais j'aurais dû savoir qu'Il désire infiniment plus s'occuper de nous et qu'Il peut infiniment mieux le faire, que nous-mêmes. C'est seulement lorsque nous refusons Son aide et résistons à Sa volonté que surviennent les conflits, les ennuis, les désordres, le malheur et la ruine. » (p 324) En arrivant au campus, le soir, il apprend que l'Amérique est en guerre.

    Le lendemain, 8 décembre , fête de l'Immaculée Conception, la réponse du Bureau de Recrutement est à la poste, sous ses yeux : un sursis d'un mois lui est accordé. Dans la foulée, Thomas demande et obtient de partir sur le champ, ses cours étant répartis entre ses confrères. Il donne la plupart de ses vêtements et de ses livres et part avec le minimum pour la trappe de Gethsémani. Durant le trajet assez long en train Thomas, tout en observant le paysage, laisse courir ses pensées. « Chose étrange, d'heure en heure mon désir d'entrer à la Trappe augmentait de façon incroyable... J'étais absorbé par cette unique pensée ; et cependant, paradoxalement, d'heure en heure augmentaient mon indifférence et ma paix intérieure. S'ils ne voulaient pas de moi ? Je serais soldat. Mais ce serait un désastre ? Nullement : si, après tout ce qui s'était passé, le monastère me rejetait et que je fusse recruté par l'armée, ce serait clairement la volonté de Dieu. J'avais fait tout ce qui dépendait de moi ; le reste était entre Ses mains. Et, malgré mon désir extraordinaire et de plus en plus intense d'être trappiste, la pensée que je me retrouverais peut-être dans un camp ne me troublait pas le moins du monde. 

    J'étais libre. J'avais retrouvé ma liberté. J'appartenais à Dieu, non à moi, et Lui appartenir, c'est être libre, libéré de toutes les anxiétés, les soucis, les chagrins qui sont le propre de cette terre et de l'amour des biens terrestres. Quelle différence y a-t-il entre un endroit et un autre, un vêtement et un autre, si votre vie est à Dieu, si vous vous abandonnez entièrement entre Ses mains ? La seule chose importante, c'est le sacrifice, le don essentiel de nous-mêmes, de notre volonté : le reste n'est qu'accessoire.

    Ce qui ne m'empêcha pas de prier de plus en plus ardemment le Christ, la Vierge Immaculée, et la litanie privée : saint Bernard, saint Grégoire, saint Joseph, saint Jean de la Croix, saint Benoît, saint François d'Assise, la Petite sainte Thérèse et tous les autres, de me faire entrer, par tous les moyens possibles, au monastère. » (p 327, 328) Il se rappelle son voyage précédent. Descendu du train, puis du car qui l'a conduit jusqu'à Bardstown, il trouve un homme qui le conduit en voiture jusqu'à la trappe. « Puis, j'aperçus la haute flèche familière. Je sonnai au portail. La cloche tinta, morne et grêle, dans la cour vide. Mon homme remonta dans son auto et repartit. Personne ne venait... J'entendais quelqu'un remuer à l'intérieur de la Porterie. J'attendis sans sonner ; bientôt la fenêtre s'ouvrit, et le Frère Mathieu, à la barbe grisonnante, me regarda de ses yeux clairs à travers les barreaux. « Hello, Frère ! » dis-je. Il me reconnut, jeta un coup d'­œil à ma valise, et me dit : « Venez-vous pour de bon, cette fois-ci ? » - Oui, Frère, si vous priez pour moi, répondis-je. Le Frère fit un signe d'assentiment et se prépara à refermer la fenêtre. - C'est ce que j'ai fait. J'ai prié pour vous. » (p 328,329)

    Le Père Maître des Novices vient rencontrer Thomas dans sa chambre et échanger avec lui. Ce « Père Maître était d'une simplicité, d'une douceur et d'une bonté impressionnantes ; et dès ce moment nous nous entendîmes parfaitement.  (…) Il s'assit et me demanda : «  Le silence vous effraie-t-il ? » Je tombai presque à la renverse tant je mis d'ardeur à lui assurer que non seulement il ne m'effrayait pas, mais me ravissait, et que je me sentais déjà au ciel grâce à lui.

    « N'avez-vous pas froid ici ? Pourquoi ne fermez-vous pas la fenêtre ? Votre sweater est-il assez chaud ? » Je lui affirmai, avec un courage parfait, que j'étais chaud comme un toast, mais il me fit cependant fermer la fenêtre. (…) «  Savez-vous le latin ? » me demanda le Père Maître. Je mentionnai Plaute et Tacite ; il parut satisfait.

    Puis, nous parlâmes de beaucoup d'autres choses. Savais-je chanter ? Parlais-je français ? Pourquoi voulais-je devenir cistercien ? Avais-je lu quelque livre sur l'ordre ? Avais-je lu la vie de saint Bernard, du Père Ailbe Luddy ? Etc...

    C'était une si agréable conversation que je me sentais de moins en moins disposé à décharger le lourd fardeau ténébreux qui me pesait encore sur la conscience, et à raconter à ce bon trappiste tout ce qui, avant ma conversion, m'avait amené à croire que je ne pouvais avoir la vocation religieuse. Je le lui expliquai cependant en quelques phrases. - Depuis combien de temps êtes-vous baptisé ? - Trois ans, Père. Il ne me sembla pas troublé. Il ajouta seulement qu'il appréciait ma franchise, et qu'il consulterait le Père Abbé à mon sujet : ce fut tout. (p 354, 355). Thomas et d'autres cirent des parquets ; puis c'est de « dernier repas » d'œufs brouillés, de fromage et de lait avant d'entrer au noviciat, précédée d'une rencontre avec le Père Abbé, Dom Frédéric « l'homme ayant autorité absolue, temporelle et spirituelle, sur le monastère et tous ses habitants. Ce prêtre, trappiste depuis près de cinquante ans, semblait beaucoup plus jeune que son âge tant il était vivant et énergique. Ces cinquante années de durs travaux, loin de l'user, semblaient au contraire avoir aiguisé et intensifié sa vitalité. Dom Frédéric était plongé dans la pile de lettres qui couvraient son bureau en même temps qu'une montagne de papiers et de documents divers. Et cet extraordinaire volume de travail n'arrivait pas à le submerger ; il était évident qu'il en était parfaitement maître. Depuis mon entrée au monastère, je me suis souvent demandé par quel miracle il réussit à le faire : mais il le fait.

    En tout cas, ce jour-là le Père Abbé se tourna vers nous avec autant d'aisance et de bonne grâce que s'il n'avait rien de mieux à faire que de donner quelques conseils à deux postulants sur le point d'entrer à la Trappe. « Chacun de vous », nous dit-il, « rendra la communauté meilleure ou pire . Tout ce que vous ferez influencera les autres en bien ou en mal. Cela dépend de vous. Notre Seigneur ne vous refusera jamais Sa grâce... » Je ne me souviens pas s'il nous parla du Père Faber qu'il cite volontiers. Nous baisâmes sa bague, il nous bénit, et nous ressortîmes. Le dernier trait qu'il nous lança fut d'être joyeux mais non dissipés, et de garder toujours sur nos lèvres les noms de Jésus et de Marie.

    Nous pénétrâmes dans une pièce située à l'extrémité d'un long vestibule sombre, dans laquelle trois moines tapaient à la machine, et remîmes nos stylos, nos montres et notre argent liquide au trésorier ; puis nous signâmes un documents nous engageant à ne pas réclamer aux moines le paiement des honoraires de nos heures de travail manuel, si nous quittions le monastère.

    Et nous entrâmes dans le cloître. »(p 336, 337)

    Au-delà du cloître, des moines sont au travail. « une odeur de pain frais flottait de la boulangerie qui se trouvait de ce côté. On rencontrait des moines portant leurs capuchons sur le bras, prêts à être mis au son de la cloche indiquant la fin du travail. Le tailleur prit nos mesures pour faire nos vêtements, puis nous entrâmes dans le noviciat. Le Père Maître nous indiqua la chapelle du noviciat et nous nous agenouillâmes un instant devant le saint sacrement. La chapelle était nue, blanchie à la chaux ; je remarquai d'un côté de la porte la statue de mon amie sainte Jeanne d'Arc, et de l'autre celle de la Petite sainte Thérèse » (p 337, 338)

    « Du point de vue liturgique, l'avent est le temps le meilleur pour devenir moine. (…) L'âme du moine est un Bethléem où va naître le Christ, puisqu'Il naît là où la grâce façonne l'âme à sa ressemblance. » Au noviciat, Thomas apprend à voir de l'intérieur la vie du monastère. « Je me trouvais maintenant en face de moines appartenant à la réalité froide et inéluctable, non de moines de rêve ou de quelque roman médiéval. La communauté, que j'avais vue agissant comme un tout, dans toute la puissance de son anonymat liturgique impressionnant et solennel, m'apparaissait maintenant divisée en ses parties constituantes, dont je pouvais observer de près tous les détails, bons ou mauvais, agréables ou désagréables.

    Dieu m'avait donné, à ce moment déjà, assez de bon sens pour comprendre que l'un des aspects les plus importants de toute vocation religieuse, en même temps que l'épreuve la plus élémentaire de son authenticité, est la docilité à accepter la vie en commun avec des êtres plus ou moins imparfaits. Bien que ces imperfections soient beaucoup plus insignifiantes et banales que les défauts et les vices des laïques, on a tendance à les remarquer et à en souffrir davantage, car elles sont agrandies par les responsabilités et l'idéal de la vie religieuse à travers lesquels on les considère... Des âmes peuvent perdre leur vocation en s'apercevant qu'un homme peut passer quarante, cinquante ou soixante ans dans un monastère en gardant son mauvais caractère. En tout cas, maintenant que je faisais partie de Gethsémani, je me mis à tout observer. » (p 338 à 341)

    A cette période, l'âge moyen de la communauté est autour de trente ans. Lors d'une confession avec le Père Odo, ce prêtre lui dit : « Qui sait combien d'âmes comptent sur votre persévérance à votre vocation ? Dieu a peut-être voulu que de nombreuses âmes, dans le monde, soient sauvées, grâce à votre fidélité. Pensez à elles, si vous êtes tenté de partir, ce qui arrivera sans doute. Souvenez-vous de toutes ces âmes ; vous en connaissez quelques-unes : les autres, vous ne les connaîtrez peut-être jamais, avant de les rencontrer au ciel. D'ailleurs vous n'êtes pas entré ici seul... » » (…)  Thomas n'aura jamais le désir de rentrer dans le monde. Etant novice, il n'est jamais préoccupé par la pensée qu'il aurait pu choisir un autre ordre. «  Je me souviens qu'un jour le Père Maître m'interrogea sur ce sujet. J'admis donc avoir toujours aimé les chartreux ; qu'en fait, si j'avais pu, je serais entré chez eux plutôt qu'à la Trappe... mais que la guerre ne l'avait pas permis. » (p 343)

    « Lorsque je pensais devenir franciscain, j'avais passé des heures à essayer de choisir un nom ; maintenant j'étais prêt à accepter ce qu'on me donnerait : j'étais trop occupé d'ailleurs pour me tracasser de choses aussi futiles. .. Je reçus le nom de Frater Louis. » (p 344)

    « En janvier les novices travaillaient dans les bois (…) Un moine au travail ne doit pas s'arrêter pour prier : chez les trappistes américains, la notion de contemplation ne va pas jusque-là ; il doit, au contraire, faire un acte d'intention pure et se lancer dans le travail jusqu'à être en sueur, jusqu'à l'épuisement. Pour changer ce travail en contemplation, il peut de temps à autre murmurer entre ses dents : « Tout pour Jésus ! Tout pour Jésus ! »  Mais il lui faut travailler sans relâche. 

    Le moment était venu de me préparer à recevoir l'habit de novice, qui me rendrait canoniquement membre de l'ordre et me lancerait officiellement sur la route des vœux. » (p 345) La prise d'habit de Thomas a lieu le premier dimanche de Carême. Le voici vêtu officiellement de la robe blanche, du scapulaire et du manteau de vrai novice de ordre.

    « J'apportai ouvertement au monastère tous mes instincts d'écrivain ; je ne les passai pas en fraude ; et le Père Maître ne se contenta pas de me permettre, il m'encouragea à écrire des poèmes, des réflexions et tout ce qui me venait à l'esprit ».(p 349)

    « Depuis six ans, les jours de fête, à l'aube, je n'ai lu que trois ou quatre livres... Les Commentaires de saint Augustin sur les Psaumes, les « Moralia » de saint Grégoire le Grand, les Commentaires de saint Ambroise sur les Psaumes ou ceux de Guillaume de Saint-Thierry sur le Cantique des Cantiques. Parfois je parcours les Pères de l'Eglise ou je lis simplement l'Ecriture. Et dès que j'eus pénétré dans le monde de ces grands saints, me reposant dans le Paradis de leurs œuvres, je perdis tout désir d'employer cette heure à écrire moi-même. (…) Après les poèmes que j'écrivis le premier Noël, puis un ou deux en janvier, un à la Purification, et un autre pendant le carême, je fus ravi de me reposer. L'été est trop rempli pour écrire.

    Au début du temps pascal, nous semons les pois et les haricots ; à la fin nous les récoltons. En mai, on coupe la première récolte d'alfa dans le champ de saint Joseph et à partir de ce moment, les novices s'en vont, matin et après-midi, en longue file indienne, chapeau de paille sur la tête, avec des fourches, faner aux quatre coins de la ferme. (…) Les grandes charrettes chargées, deux ou trois d'entre nous retournent pour aider à les décharger dans les greniers des étables et des écuries ; c'est un des plus durs de nos travaux. Vous entrez dans le vaste et sombre grenier, la poussière commence à tourbillonner, tandis que ceux qui ont sur la charrette vous jettent, très vite, le foin que vous essayez d'entasser. En deux minutes, le grenier commence à devenir une très bonne imitation du purgatoire, car le soleil chauffe impitoyablement le toit de tôle, transformant la pièce en un vaste four noir et étouffant. » (p 350, 351)

    Jean-Paul, son frère, devenu aviateur, arrive un jour à la Trappe. Jean-Paul est alors baptisé. Les deux frères communient tous les deux avant que Jean-Paul reparte. Le jour de la fête de saint Thomas Thomas Merton, devenu frère Louis, prononce ses vœux en particulier devant le Révérend Père, environ un an avant de faire sa profession publique. Lors du Carême 1943, pas de courrier en temps de Carême de même que lors de l'Avent. « Dès ce carême 1943, j'eus du travail à faire à la maison, car le Révérend Père m'avait donné des livres et des articles à traduire du français. » (p 362, 363)

    Pâques est le 25 avril 1943. Jean-Paul s'est marié et remplit des missions. Le mardi suivant Pâques, Thomas apprend que son frère est porté disparu depuis le 17 avril. Par la suite, il apprend que son avion a été abattu le 16 avril et qu'il est décédé peu après. Frère Louis écrit un poème en hommage à son frère.

    La nuit privée d'étoiles s'achève sur un épilogue. « A cette époque, j'aurais dû ne plus avoir d'incertitude sur ma vraie nature : j'avais déjà fait ma profession simple et mes vœux auraient dû ne rien laisser subsister de mon identité. Mais il y avait cette ombre, ce double, cet écrivain qui m'avait suivi au monastère. Il continue à me suivre .. Il monte parfois sur mes épaules. Je ne peux pas le perdre... Il se nomme toujours Thomas Merton. Est-ce un ennemi ? Il est soi-disant mort ; mais il se tient sur le seuil de toutes mes prières, et me suit à l'église ; il s'agenouille avec moi derrière le pilier, ce Judas, et me chuchote à l'oreille... C'est un homme d'affaires. Il est rempli d'idées, de théories et de projets nouveaux ; il engendre des livres dans le silence qui devrait être rempli doucement de l'obscure et infiniment fertile contemplation...Et le plus grave, c'est que mes supérieurs sont avec lui et refusent de le chasser ; je ne peux donc m'en débarrasser... (…) Parfois, j'ai mortellement peur : il y a des jours où il semble ne rester de ma vocation, de ma vocation contemplative, que quelques cendres... et on me dit calmement :« Votre vocation, c'est d'écrire. » (..) Lorsque me vinrent les premières idées de livres, j'en fis part au Père Maître et au Père Abbé, avec ce que je crus être de la « simplicité ». Je m'imaginais être « ouvert » envers mes supérieurs, et je suppose qu'en un sens, je l'étais. Mais bientôt l'idée leur vint de me faire traduire et écrire. C'est étrange. Les trappistes, dans le passé, se sont parfois opposés de façon absolue, et même exagérée, aux travaux intellectuels. » (p 373) Il se trouve que Thomas, frère Louis, a rejoint un monastère plein de vitalité, avec de nombreux novices et postulants, qui créait une filiale en Atlanta en 1944 – les noms des moines désignés pour cette première filiale étant lus en la fête de saint Joseph le jour de la profession simple de frère Louis, puis autre création en Utah, puis à New Mexico, ces développements créant des besoins de « livres, en anglais, sur la vie cistercienne, la spiritualité de l'ordre et son histoire.  En dehors de cela, d'ailleurs, Gethsémani est devenu une fournaise de flamme apostolique ; l'été, chaque week-end ramène des foules de retraitants à l'hôtellerie ; ils prient, se battent avec les mouches, essuient la sueur qui les aveugle, écoutent les moines chanter l'office et les sermons qu'on leur fait dans la bibliothèque, mangent le fromage fabriqué par le Frère Kevin dans l'ombre humide et propice du cellier... Et Gethszmani publie des quantités de brochures. (…) ces brochures commencent par ces mots : «  Un trappiste déclare... », « Un trappiste affirme... », « Un trappiste supplie... » , « Un trappiste assure... » (…) Et l'une de ces brochures concerne même la vie contemplative... Il est facile de comprendre que cette situation est favorable à mon double, mon ombre, mon ennemi Thomas Merton. S'il suggère des livres sur l'ordre, on l'écoute ; s'il a des idées de poèmes à publier, on l'approuve ; il n'y a pas de raison qu'il ne se mette à écrire pour des revues...

    Au début de l'année 1944, au moment de ma profession simple, j'écrivis un poème pour la fête de sainte Agnès ; puis je sentis qu'il m'était totalement indifférent de ne jamais plus écrire de poèmes... A la fin de cette année là, lorsque parurent les Trente Poèmes, j'eus encore la même impression, plus marquée encore. (…) Mais un jour, en 1945, en la fête de la conversion de saint Paul, allant solliciter la direction du Père Abbé, sans même que je pensasse à ce sujet, ou y fisse allusion, il me dit tout à coup : « Je désire que vous continuiez à écrire des poèmes. » (p372, 373)

    « Tout est très calme. Je pense à ce monastère, qui m'abrite, à ces moines, mes frères, mes pères. Il y en a qui ont mille choses à faire. Quelques-uns s'occupent de la cuisine, d'autres des vêtements, certains réparent les tuyaux, d'autres le toit ; il y en a qui peignent la maison, qui balaient ou lavent le carrelage du réfectoire. Le visage masqué, un moine part recueillir le miel des abeilles. Trois ou quatre autres, assis à des machines à écrire, répondent du matin au soir aux lettres de gens malheureux. D'autres encore réparent ou conduisent les tracteurs et les camions. Les frères luttent avec les mules pour les harnacher, s'occupent des vaches aux pâturages, s'inquiètent des lapins...L'un sait réparer les montres. L'autre dresse les plans du nouveau monastère d'Utah. (…) Au son de la cloche, je cesserai de taper à la machine, et fermerai les fenêtres de la pièce où je travaille. » (p 376)

    « Maintenant, mon Dieu, je ne peux plus parler qu'à Vous, personne d'autre ne peut comprendre... (…) Vous m'avez fait parcourir ces allées ombragées, me répétant sans cesse : « Solitude, solitude... » Puis, changeant d'avis, vous avez jeté le monde à mes pieds. Vous m'avez dit : « Quitte tout et suis-moi! » et vous me faites traîner la moitié de New York comme un boulet. Vous m'avez fait m'agenouiller derrière un pilier, l'esprit bruyant comme une banque. .. Est-ce cela la contemplation ? C'est, du moins, ce que je pensais avant de faire mes vœux solennels, au printemps dernier, en la fête de saint Joseph, en la trente-troisième année de mon âge, étant clerc mineur. Il me semblait que Vous me demandiez presque de renoncer à tous mes désirs de solitude et de vie contemplative... Vous me demandiez d'obéir à des supérieurs qui vont, j'en suis moralement sûr, me faire écrire, ou enseigner la philosophie, ou me charger de responsabilités matérielles autour du monastère, pour finir comme Maître des Retraites, prêchant quatre sermons par jour aux laïques... Et même sans aucune mission spéciale, je devrai courir de deux heures du matin à sept heures du soir...

    N'ai-je point passé un an à écrire La Vie de la Mère Berchmans qui fut envoyée au Japon, dans une nouvelle fondation trappiste, désirant avant tout être contemplative ? Et que lui arriva-t-il ? Elle dut être en même temps tourière, hôtelière, sacristine, cellérière et maîtresse des sœurs converses... Et on ne la soulagea d'une ou deux de ces charges, que pour lui en donner une plus lourde, celle de maîtresse des novices... Martha, Martha, sollicita eris, et turbaberis erga plurima...

    Au début de ma retraite, avant ma profession solennelle, j'essayai de me demander si ces vœux me liaient à quelque état bien défini ; si, ayant la vocation contemplative, on ne m'aidait pas à la remplir , mais qu'on m'empêchât plutôt de le faire... qu'arriverait-il alors ? Or,avant même de commencer à prier, je dus abandonner ce genre de spéculations... Après avoir prononcé mes vœux, je compris que je ne savais plus très bien ce qu'était un contemplatif, une vocation contemplative, ma propre vocation ou la vocation de cistercien... En réalité, je n'étais plus sûr de rien savoir ou comprendre, sinon que je croyais faire Votre volonté en prononçant ces vœux, dans cette maison, ce jour-là, pour des raisons que Vous seul connaissiez, et que tout ce qu'on attendait de moi ensuite, c'était de suivre les autres, d'obéir et que tout s'éclaircirait. (…) Les humains m'apprennent que Vous êtes loin d'eux, bien qu'en eux. Vous les avez créés et votre présence soutient leur être, et ils vous dissimulent à mes regards. Aussi voudrais-je vivre seul, loin d'eux. O beata solitudo ! Je savais que c'était seulement après les avoir abandonnés que je pourrais venir à Vous : c'est pourquoi j'ai été si malheureux, lorsque Vous avez eu l'air de me condamner à rester au milieu d'eux. Maintenant mon chagrin est passé, et la joie va m'envahir : la joie qui déborde, au milieu des peines les plus profondes. Car je commence à comprendre. Vous m'avez enseigné, et consolé,et j'ai recommencé à espérer et à apprendre. » (p 377, 378, 379)

    En ce vendredi, premier mai 2015, fête de saint Joseph, il me semble avoir mieux saisi le trajet de Frère Louis, né Thomas Merton, dont l'autobiographie rapportée dans son livre "La nuit privée d'étoiles" peut guider beaucoup de personnes.

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr