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  • Thomas Merton moine oecuménique

    La troisième partie de « La nuit privée d'étoiles » s'ouvre, en septembre 1939, par l'affirmation d'un certain Dan Walsh qui donne des conférences sur saint Thomas et déclare un soir, dans la nuit fraîche étendue sur Park Avenue, à Thomas Merton : « La première fois que je vous ai vu, j'ai pensé que vous aviez la vocation religieuse. » (p 221) Dan propose à son interlocuteur, en recherche de où et comment devenir prêtre, plusieurs pistes d'ordres religieux, dont les franciscains que Thomas connaît bien par le collège saint Bonaventure. Thomas précise : « Toutes les règles monastiques me faisaient plutôt peur, et mon entrée au monastère ne se présenta pas tout de suite à moi comme une démarche normale à effectuer. Mon esprit, au contraire, était plein d'appréhension au sujet du jeûne, de la clôture, des longues prières, de la vie en commun, de l'obéissance, de la pauvreté monastique » (…) « Tout ceci, naturellement, était basé sur mon état de santé déficient ou que je croyais tel » (p 222) (…) « Or, je découvris finalement qu'ayant commencé à jeûner, à me priver de certains plaisirs, à consacrer du temps à la prière, à la méditation, aux divers exercices de la vie religieuse, je surmontai vite ma mauvaise santé et devins sain, fort et infiniment heureux . Mais, ce soir-là, j'étais convaincu de ne pouvoir suivre que la plus simple des règles monastiques. » (p 224,225) Dan est plein d'enthousiasme pour les cisterciens - autrement dit les trappistes – ayant fait une retraite à Notre-Dame de Gethsémani dans le Kentucky. Thomas lui réplique que la vie des cisterciens n'est pas pour lui en raison, notamment, de la privation de viande la moitié de l'année en raison des jeûnes.

    Thomas pense entrer en février 1940 au noviciat franciscain avec les autres, en groupe. Il va tous les jours à la messe et communie, travaille à un roman, fait un chemin de croix dans une église l'après-midi ce qui lui demande un effort mais lui apporte la paix. Il passe un mois sur les Exercices spirituels de saint Ignace à raison d'une heure par jour. Par ailleurs il donne des cours d'anglais.

    Remis d'une opération de l'appendicite, il se rend à Cuba pour faire un pèlerinage à Notre-Dame de Cobre dont la basilique dorée s'adosse « à des falaises et à des pentes à pic couvertes de jungle ». Thomas écrit : « Vous voici Caridad del Cobre ! C'est pour vous que je suis venu ; demandez au Christ de m'accepter pour prêtre, et je vous donnerai mon cœur ; si vous m'obtenez la prêtrise, je me souviendrai de Vous à ma première messe, tellement qu'elle sera vôtre, offerte, par Vos mains, en actions de grâces à la Sainte Trinité qui, par Votre amour, m'aura valu cette insigne faveur. » (p 243) Notre-Dame del Cobre est une « joyeuse petite Vierge Noire, ceinte d'une couronne et habillée de vêtements royaux : la Caridad, Reine de Cuba. » (p 243, 244) De retour à l'hôtel, la Caridad del Cobre lui inspire une poésie qu'il écrit de suite ; d'autres suivront. Autre surprise à la Havane, dans l'église saint François lors d'une messe ; à la consécration, alors que le prêtre élève l'hostie puis le calice les voix des enfants cubains éclatent en « Creo en Dios… je crois en Dieu, Père Tout Puissant, Créateur du ciel et de la terre  » Ce cri joyeux et subi fait que « se forma dans mon esprit la conscience, la compréhension, la vision nette de ce qui venait de se passer à la consécration : la perception de Dieu descendu sur l'autel aux paroles de la consécration d'une façon qui le rendait Mien. Cette compréhension, impossible à définir, me frappa comme un coup de tonnerre, lumière si intense qu'elle n'avait aucun rapport avec la lumière visible, si profonde et si intime qu'elle semblait annihiler toute moindre expérience. Et cependant, je fus surtout frappé par ce que cette lumière avait, en un sens « d'ordinaire » ; elle n'avait rien d'étrange ou de fantastique, et, chose étonnante, était à la portée de tous : c'était la lumière de la foi, approfondie et réduite à une clarté extrême et subite comme si j'avais été soudain éclairé par la manifestation de la présence de Dieu qui m'aveuglait ; elle m'aveuglait parce qu'il ne pouvait rien y avoir en elle qui fût tributaire de l'imagination ou des sens. » (…) «  La première pensée distincte qui me vint à l'esprit fut : « Le ciel est ici, devant moi : le ciel, le ciel ! » Tout ceci ne dura qu'un instant, mais me laissa une joie paisible, une paix et un bonheur purs qui durèrent des heures et demeurèrent inoubliables. » (p 246) Ceci étant « La plupart du temps ma prière était moins une oraison qu'une anticipation, pleine de désir et d'espoir, de mon entrée au noviciat franciscain ; j'imaginais ce qui se passerait, de sorte que souvent je priais moins que je ne rêvais... » (p 247)

    Pourquoi ce choix des franciscains ? « Il était évident que j'avais la vocation religieuse. » (…) « J'avais choisi cet ordre, croyant pourvoir suivre sa Règle sans difficulté, parce que la vie d'enseignement et d'écrivain qu'il m'offrait m'attirait, et encore plus pour le milieu dans lequel j'aurais à vivre. Dieu accepte très souvent des dispositions qui ne valent pas mieux que celles-là, et sont mêmes parfois bien pires, et Il les change en son temps en vraie vocation. Il ne devait pas en être ainsi pour moi : il me fallait être conduit par un chemin incompréhensible, suivre une voie que je n'aurais pu choisir : Dieu rejeta mes goûts, mes imaginations, mon choix, pour les détacher de leurs vieilles ornières, de leurs vieilles habitudes, et les diriger vers Lui, par Lui. » (p 252, 253) « La vérité est simple : devenir franciscain, surtout à ce moment précis de l'histoire, ne représentait, pour moi, aucun sacrifice. » (p 254)

    La lecture du Livre de Job le trouble ; le doute arrive et il se pose la question : « « Ai-je réellement la vocation ? » (p 257) Il consulte le père Edmond et suit le conseil donné : retirer sa demande pour le noviciat.

    Alors que son frère Jean-Paul pense s'engager dans l'armée, Thomas va essayer de vivre comme un religieux tout en enseignant. (p 262) Le jour de la fête du curé d'Ars il essaye, dans le train, de réciter l'office alors qu'il se rend au collège saint Bonaventure pour y enseigner l'anglais. En ces jours-là, Londres est bombardée.

    Il a 27 ans en janvier 1941. En février il envisage une retraite lors de la semaine sainte et Pâques à Notre-Dame de Gethsémani, le monastère trappiste du Kentucky. Le jeûne du début de carême le libère. Suite à l'arrivée d'un courrier du Bureau de Recrutement, Thomas décide qu'il sera objecteur non combattant : brancardier ou infirmier, par exemple. Puis, lors d'un premier examen médical, il est refusé. Arrivant en retraite à la trappe, le moine qui l'accueille lui dit : « Etes-vous venu définitivement ? » ; question qui le terrifie car « elle ressemblait trop à la voix de ma propre conscience. » (p 279) Au fil des jours, le monastère se remplit. « Mais je m'entretins surtout avec un père carme qui avait parcouru le monde encore plus que moi. Si j'avais envie de me renseigner sur les monastères, il en avait vu des centaines dont il pouvait me parler. Nous nous promenions au soleil, dans le jardin de l'hôtellerie, en regardant les abeilles se démener dans les riches tulipes jaunes, tandis qu'il me parlait des chartreux de Parkminster, en Angleterre.

    Il n'existe plus de purs ermites ou anachorètes dans le monde ; mais les chartreux sont ceux qui ont fait le plus de chemin et sont montés le plus haut sur la montagne de solitude qui les élève au-dessus du monde et les cache en Dieu. » (p 285) « Je ne me demandais pas quel ordre m'attirait le plus, mais lequel me torturait le plus par sa solitude, son silence et sa contemplation qui ne seraient jamais pour moi. (…) Mais comme les chartreux étaient loin, c'est ce que j'avais sous les yeux qui me torturait le plus. L'ordre des chartreux était peut-être pour moi plus désirable ; mais la guerre, et ce que je croyais être mon manque de vocation le rendait doublement hors d'atteinte.

    Si j'avais eu le moindre jugement surnaturel, j'aurais compris que cette retraite était le meilleur moment pour saisir ce problème par les cornes et le résoudre, non par mes propres efforts, mais par la prière et les conseils d'un prêtre expérimenté. Et où aurais-je pu trouver plus d'expérience de ces choses que dans un monastère de contemplatifs ? » (p 286,287)

    Lors des cérémonies, Thomas observe la transformation des moines, en toute simplicité, chacun, en tant qu'exécutant, devenant « perdu, ignoré, oublié . (…) Ici, l'excellence est en rapport avec l'obscurité ; le meilleur étant celui qui est le moins regardé, le moins distingué ; seules les fautes et les erreurs attirent l'attention sur l'individu. La logique de la vie cistercienne est donc en opposition absolue avec la logique du monde, dans lequel les hommes se poussent en avant, de sorte que le plus excellent semble être celui qui se met le plus en valeur, qui domine les autres, qui attire l'attention... » (p 289) Longue promenade dans la nature lors de l'après-midi du vendredi saint ; Thomas pense. Etre moine... «La nature humaine cherche toujours des arguments spécieux pour satisfaire sa lâcheté et son manque de générosité ; aussi maintenant étais-je en train d'essayer de me persuader que la vie contemplative et cloîtrée n'était pas pour moi, parce qu'elle manquait d'air frais... » (p 290) Le soir, le maître des retraites raconte l'histoire d'un homme venu à Gethsémani sans se décider à devenir moine ; finalement, lors d'un chemin de croix, à la quatorzième station, la dernière, il demande à mourir dans l'ordre. Une heure plus tard, il s'effondre et a juste le temps de faire sa demande d'admission dans l'ordre avant de décéder. Le maître des retraites d'ajouter : « on dit qu'on obtient toujours ce qu'on demande à la quatorzième station. ». Thomas, avant de repartir dans le monde, fait le chemin de Croix et demande «  bouleversé, à la quatorzième station, la grâce d'une vocation de trappiste, si c'était la volonté de Dieu. » (p 290,291)

    De retour au collège saint Bonaventure, les interrogations continuent quant à sa vocation. Que faire ? Consulter ? Et si on lui répondait qu'il n'avait pas la vocation, son rêve serait brisé. Ceci se compliquant avec le rêve des chartreux, aucun monastère chartreux n'existant en Amérique. Thomas prie, ouvre un livre saint au hasard, pose le doigt et regarde : «  Voici que tu seras silencieux. » parole, dans l'évangile de saint Luc, de l'ange à Zacharie, père de Jean-Baptiste. Le silence, c'est la trappe du Kentucky. (p 293) Le soir, il aimerait se souvenir du Salve Regina, la belle antienne chantée le soir par les moines à la Mère de Dieu.

    Thomas se lance alors dans l'écriture d'un nouveau livre, est occupé par les cours d'été à préparer et « la question de ma vocation de trappiste passa au second plan, sans que je puisse, toutefois, l'oublier tout à fait. » (p 295)

    contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr (à suivre)

  • Thomas Merton : La nuit privée d'étoiles

    Je relis "La nuit privée d'étoiles" de Thomas Merton, chez Albin Michel 1961, dont une première lecture m'avait enchantée. Cette seconde lecture me fait voir que, dès l'enfance et ensuite, le regard de Thomas Merton se pose sur des abbayes, en activité ou en ruines, comme un écho visuel à sa vocation future de moine.

    Thomas Merton est un homme « polyculturel ». Il est né en France à Prades dans les Pyrénées le 31 janvier 1915. La famille de son père est originaire d'Ecosse, et sa mère est américaine. En 1918 naît son frère Jean-Paul. A 6 ans la maman décède d'un cancer de l'estomac. La scolarité de Thomas est en dents de scie, soit auprès de son père, peintre souvent en déplacement, soit auprès de ses grands-parents vivant aux USA. Thomas Merton a toujours beaucoup aimé la France, « heureux d'être né » sur son sol. Jean-Paul est confié un temps à ses grands-parents américains, Thomas suivant alors son père et écrivant plus tard ceci « Corruptio optimi pessima : le plus grand mal est la corruption de ce qu'il y a de meilleur ; en France, la spiritualité est devenue cynisme et légèreté ; l'intelligence, l'art du sophisme ; la dignité et le raffinement, un étalage de mesquine vanité ; la charité, concupiscence charnelle ; la foi, sentimentalité ou athéisme pur ». (p 38) Le jeune Thomas se souviendra toujours de monsieur et madame Privat, leurs hôtes, couple de Murat dans le Cantal, « de leur bonté, de leur calme et de leur parfaite simplicité. Ils inspiraient le plus profond respect ; c'étaient des saints, de cette sainteté si efficace et si fructueuse qui consiste à mener une vie ordinaire d'une façon entièrement surnaturelle, si bien que l'obscurité, les talents moyens, les devoirs courants, la routine sont transformés par la grâce surnaturelle intérieure, par l'union habituelle de l'âme à Dieu, par la foi profonde et la charité ». (p 40)

    « Qui sait ce que je dois à ces êtres d'élite ? Je suis moralement sûr que leurs prières m'ont obtenu de nombreuses grâces, peut-être même celle de la conversion et de la vocation religieuse. Je le saurai un jour, et il m'est doux de garder l'espoir de les revoir pour pouvoir les en remercier ». (p 42)

    Plus tard c'est l'Angleterre, chez tante Maud et oncle Ben, et des séjours en internat où Thomas se met au niveau scolaire des jeunes de son âge. En 1929, son père souffrant d'une tumeur au cerveau, c'est Tom, parrain de Thomas et médecin à Londres - Harley Street, qui prend en charge le jeune homme en 1930. De son côté, le grand-père américain assure à chacun de ses deux petits-fils une pension annuelle pendant une dizaine d'années. Après le décès du papa, Thomas séjourne aux USA chez ses grands-parents. Puis retour en Angleterre et passage par Cambridge. Suit un voyage à Rome où il prie pour la première fois de sa vie, récitant le Notre Père dans l'église de sainte Sabine. Fin 1934, départ définitif pour les USA : « On trouvera peut-être que la Providence joua un jeu ironique et cruel, en me laissant choisit les moyens qui furent miens pour sauver mon âme ; .mais la Providence, c'est-à-dire l'amour de Dieu, agit avec sagesse en se détournant de la volonté propre des hommes, en les laissant livrés à eux-mêmes, sans vouloir intervenir tant qu'ils sont décidés à se gouverner eux-mêmes, pour leur montrer jusqu'au fond de quels abîmes de souffrance et de vide leur impuissance peut les entraîner ». (p 96) Ensuite c'est Columbia avec « une sorte de vitalité intellectuelle authentique dans l'air » (p 105) En 1935, après ses vingt ans, c'est la rencontre d'un maître exceptionnel, Mark Van Doren, qui enseigne la littérature anglaise : « il a été pour moi un instrument de la Providence ; son esprit calme et sincère, sa façon de traiter un sujet objectivement, sans évasion, me préparaient de loin à recevoir le bon grain de la philosophie scolastique ». (p 107,108) Pendant que Jean-Paul est élève à Cornell. Thomas mène une vie à tout le moins agitée. En 1936 le grand-père américain décède, puis bonne maman son épouse. Là s'achève la première partie du livre, p 133 Albin Michel.

    En début de seconde partie, en 1937, est rapportée l'histoire étonnante de Bramachari, un moine boudhiste hindou venu de son lointain pays jusqu' USA avec la complicité charitable du ciel, y vivant cinq ans, donnant des conférences, et repartant pour son monastère ayant donné à Thomas le conseil suivant : « « Les chrétiens ont écrit de nombreux livres mystiques admirables ; lisez les Confessions de saint Augustin et l'Imitation de Jésus-Christ » ». (p 160)

    Thomas commence à prier de temps en temps. Par ailleurs, le sujet de sa thèse est : « « La nature et l'art chez William Blake ». C'était, en somme, une étude sur la lutte de Blake contre tout ce qui, dans l'art, était prosaïque, ou d'un réalisme étroit et classique ; son idéal, à lui, étant essentiellement mystique et surnaturel ». (p 164) Thomas ajoute : « Très jeune, j'avais compris qu'il y a une analogie naturelle entre l'expérience artistique la plus élevée et l'expérience mystique ». (p 164) Il précise « Au début de septembre 1938, j'étais prêt à commencer la rédaction de ma thèse, et les bases de ma conversion étaient plus ou moins jetées ». (p 166) Il note qu'une conception saine de la vertu est nécessaire au bonheur et à la joie, cette vertu étant « l'habitude qui coordonne et canalise nos énergies naturelles vers l'harmonie, la perfection et l'équilibre, l'unité de notre nature en elle-même et en Dieu ; tout ce qui doit, à la fin, constituer la paix éternelle ». (p 166) Thomas examine « les possibilités de l'expérience religieuse ». « Je ne me contentai pas de l'accepter intellectuellement ; je commençai à la désirer d'une manière efficace, prenant les moyens nécessaires pour obtenir cette union, cette paix : je voulais consacrer ma vie à Dieu et à Son service. Désir encore vague, obscur et ridiculement peu pratique : je rêvais d'union mystique, d'observer les règles morales les plus élémentaires. J'étais cependant convaincu de l'existence du but, et avais confiance de pouvoir l'atteindre ; je suis sûr que Dieu excusa, dans sa miséricorde, la présomption qui se mêlait peut-être à ma confiance, vu ma stupidité, mon impuissance, et parce que je commençais vraiment à vouloir faire tout ce que je croyais être Sa volonté, pour aller à Lui.

    Que j'étais aveugle, faible et malade encore, bien qu'apercevant le but et entrevoyant le chemin à faire pour y parvenir ! Les notions claires que nous trouvons dans les livres nous trompent parfois, en nous faisant croire que nous comprenons des choses dont nous n'avons aucune connaissance pratique. Je me souviens avec quelle science et quel enthousiasme je pouvais parler, pendant des heures, de mysticisme et de la connaissance expérimentale de Dieu, en entretenant le feu de la discussion avec du whisky-soda ! ». (p 167)

    Un jour, Thomas décide d'aller à la messe suite à une « impulsion douce, forte, agréable, pure » (p 168), avec une voix « qui semblait m'inspirer, cette ferme conviction intérieure grandissante de ce que je devais faire ». (p 168) Cette voix « me fit avancer avec sérénité dans une direction déterminée. Mes sentiments ne lui cédèrent pas sans peine : j'avais vraiment un peu peur d'entrer dans une église catholique, délibérément, avec d'autres, de m'asseoir et de m'exposer aux mystérieux périls de cette cérémonie bizarre et puissante appelée « messe » ». (p 169) Cela se passe finalement un beau dimanche, à New York, dans « la petite église en brique du Corpus Christi » (p 169), une église neuve, étincelante, gaie, propre. Une église pleine, avec des hommes, des femmes, des enfants, « des gens ordinaires », de toutes les classes de la société, « plus conscients de Dieu que de leurs voisins ». (p 170) De la chaire un prêtre parla de Jésus-Christ qui « n'est pas seulement un homme bon, un grand homme, le plus grand prophète, un guérisseur merveilleux, un Saint : tous ces termes pâlissent devant ce qu'Il est : Il est Dieu ». Il est « vraiment aussi un homme, né de la chair de la Vierge très pure, formé de sa chair par le Saint-Esprit. Et ce qu'il fit, dans sa chair, sur terre, Il ne le fit pas seulement comme Homme, mais comme Dieu. Il nous a aimés comme Dieu, Il est mort pour nous comme Dieu » (p 172) « Personne ne peut croire par le simple fait qu'il le désire ou qu'il le veut » (…) C'est Dieu qui donne la Foi, et personne ne vient au Christ si le Père ne l'attire ». (p 172) Après cette expérience, Thomas ajoute un Ave Maria à ses prières du soir.

    En 1938 les Allemands occupent la Tchécoslovaquie. « Je haïssais moi-même la guerre et tout ce qui y mène » (…) Je n'étais qu'un individu, et l'individu avait cessé d'exister... Je ne signifiais plus rien, en ce monde, sinon en tant que numéro sur la liste d'appel ». (p 177) Un soir, suite à une lecture, répondant à un appel intérieur, Thomas se lève, met son imperméable, le cœur chantant, et se rend au presbytère de l'église du Corpus Christi ; là ; dans un petit parloir, Thomas se lance avec un « Mon Père je voudrais devenir catholique ». (p 179) A partir de cet entretien, il reçoit l'instruction nécessaire et son baptême est prévu le 16 novembre, jour de la sainte Gertrude. Ce jour lumineux et froid, plein de vie, un jour « fait pour de grands commencements » (p 185) le baptême a lieu avec la cérémonie de l'exorcisme ; suit une confession, une messe où l'hostie est élevée avec les mots « Voici l'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde ». Lors de cette cérémonie, Thomas Merton ressent l'envie d'entrer dans un séminaire, vocation religieuse qu'il écarte. Après tout ce chemin parcouru, «au lieu de devenir un catholique fort, ardent et généreux, je me glissai tout simplement dans les rangs des millions de chrétiens tièdes, languissants, apathiques et indifférents qui mènent une vie semi-animale, luttant tout juste pour maintenir en vie, dans leur âme, le souffle de la grâce. J'aurais dû commencer à prier, à prier vraiment ». (p 193) (…) « L'un des plus grands défauts de ma vie spirituelle au cours de cette première année, fut mon manque de dévotion envers la Mère de Dieu. Je croyais toutes les vérités que l'Eglise enseigne sur Elle, je récitais l'Ave Maria, mais c'était insuffisant. On ne se rend pas compte de l'extraordinaire puissance de la Bienheureuse Vierge ; on ignore qui elle est et que c'est par Ses mains que passent les grâces, Dieu ayant voulu qu'elle participe ainsi à Son œuvre de salut des hommes. Je le compris par expérience». (p 193,194) Thomas indique son assistance à la messe le dimanche et parfois en semaine, des confessions et communions régulières, des lectures spirituelles fréquentes, et parfois aussi un chemin de croix à l'église. « Tout ceci, suffisant pour un catholique ordinaire, appuyé sur toute une vie de pratique fidèle de sa religion, ne pouvait l'être pour moi. Un homme qui sort de l'hôpital où il a failli mourir, ouvert sur la table d'opération, ne peut immédiatement recommencer une vie de travailleur normal ; après la mutilation spirituelle que j'avais subie, je ne pourrais jamais me passer des sacrements chaque jour, de beaucoup de prières, de pénitence, de méditation, de mortification ». (p 194, 195)

    En novembre 1938, Thomas se met à écrire des vers « Mon principal souci était de me faire publier ». (…) « Je croyais fermement au succès, à la renommée »(…) « Mais comment aurais-je pu mener la vie surnaturelle à laquelle j'étais appelé, ayant l'esprit absorbé par tout cela ? Comment aurais-je pu aimer Dieu, tant que toutes mes actions étaient pour moi, non pour Lui, tant que je ne me fiais pas à Son aide, mais m'appuyais sur mes propres lumières et sur mes talents ? » (p 199, 200) Thomas constate que ses amis sont plus chrétiens que lui. Par la suite, il achète le premier volume des œuvres de saint Jean de la Croix. Il accepta que « la sainteté est accessible à ceux qui la désirent, et la classai dans mon esprit avec tous mes autres principes, sans rien faire pour la mettre en pratique. Quelle malédiction était sur moi, qu'il m'était impossible de traduire mes croyances en actes, ma connaissance de Dieu en tentatives concrètes pour le posséder. Lui que je savais être le seul vrai bien ! Je me contentais de méditer et de discuter, sans doute parce que mes connaissances étaient surtout le fruit de réflexions intellectuelles et naturelles ». (p 206) Au sujet de la méditation, Thomas met en garde sur ce qui peut être, parfois, « une sorte de gloutonnerie intellectuelle et esthétique », voire une forme « vertueuse d'égoïsme. Mais si cette méditation n'amène aucun mouvement de la volonté vers Dieu, aucun amour réel, elle est stérile, morte, et peut même parfois devenir, dans certaines circonstances, un péché ou au moins une imperfection ». (p 206) Autre mise en garde : « si on ne fait pas attention, on en arrive bientôt à démontrer qu'il est vertueux d'aller au cinéma, de jouer, de s'enivrer à demi... Je connais d'autant mieux la question que c'est la façon dont j'essayais encore de vivre alors ». (p 207)

    En août 1939, Thomas attend le sort de son premier livre, priant pour être publié... ce qui n'a pas lieu. Dieu lui rend sa vocation. Thomas, à cette période, se disait : «  «  Je suis moi-même responsable de tout. Mes péchés ont tout fait. Hitler n'est pas seul responsable de la guerre : j'ai également ma part de responsabilité... » » (p 213) Le premier vendredi de septembre, Thomas communie dans l'église saint François d'Assise près de la gare de Pennsylvanie. Son désir d'entrer dans un monastère et de devenir prêtre se fait plus fort. Un autre jour, un soir, entrant dans l'église saint François-Xavier, illuminée où le Saint Sacrement est exposé, il prend cela comme un signe, une dernière chance. « Maintenant donc, la question se posait : « Veux-tu vraiment être prêtre ? Si oui dis-le. » (…) Je fixai l'hostie, connaissant maintenant Celui que je regardais, et je dis : « Oui, je veux être prêtre, je le désire de tout cœur. Si c'est Votre volonté faites de moi un prêtre - faites de moi un prêtre ». Lorsque je les eus prononcés, je compris vaguement ce que ces cinq mots avaient fait – quelle puissance j'avais mis en mouvement en ma faveur, quelle union existait irrévocablement, de par ma décision, entre cette puissance et moi ». (p 218) Ces lignes concluent la seconde partie de la nuit privée d'étoiles.

    Tel est le parcours de Thomas Merton jusqu'à sa décision de l'été 1939. Devenu moine cistercien avec le nom de Père Louis, il décède le 10 décembre 1968 à Bangkok en Thaïlande. Une sœur qui l'a beaucoup côtoyée lors de son séjour à Bangkok dit de Père Louis né Thomas Merton : « J'ai été frappée par ses yeux d'enfant pur ».

    Contact : francoiseboisseau@wanadoo.fr

  • Thérèse de Lisieux et l'amour

    1Après environ trois semaines de coupure, hors de ma volonté, de téléphone fixe et d'internet, je reviens vers vous, chers lectrices et lecteurs, en ce matin de nouvelle lune – j'ai peu dormi cette nuit – avec Thérèse de Lisieux, ayant prévu d'aller saluer cet après-midi, samedi 18 avril 2015, les reliques du Curé d'Ars de passage à l'église sainte Claire d'Assise près de la porte de Pantin à Paris. 

    J'irai dans quelques semaines à Lisieux.

    Thérèse de Lisieux est toute dans son Histoire d'une âme, récit très abordable écrit de sa main, paru en Pocket.

    Cette autobiographie offre des découvertes à chaque nouvelle lecture, fut-elle partielle.

    En ce jour lumineux de plein soleil, j'ai choisi d'évoquer la mission de Thérèse.

    Grande amoureuse, Thérèse a envie d'exercer toutes les carrières possibles pour servir Jésus Christ. Ce qui est impossible au plan pratique, a priori. Dans la première épître aux Corinthiens de saint Paul, au chapitre XII, Thérèse lit « que tous ne peuvent pas être apôtres, prophètes, docteurs, etc..., que l'Église est composée de différents membres et que l'œil ne saurait être en même temps la main ».

    Ceci ne satisfait pas Thérèse qui cherche, encore et encore, et trouve. Car, plus avant, Paul « explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont rien sans l'Amour... Que la Charité est la voie excellente qui conduit sûrement à Dieu. » Voulant se reconnaître dans toutes les vocations décrites par Paul, Thérèse voit que chaque porteur d'une vocation n'agirait pas sans être animé par un cœur battant d'Amour, palpitant d'Amour, brûlant d'Amour. « Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Évangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang... Je compris que l'Amour renfermait toutes les Vocations, que l'Amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux... en un mot qu'il est Éternel ! ...

    Alors dans l'excès de ma joie délirante je me suis écriée : Ô Jésus mon Amour... ma vocation enfin je l'ai trouvée, ma vocation c'est l'Amour !... »

    Thérèse continue : « Oui j'ai trouvé ma place, dans l'Église et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée...dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé ! ! ! » (p 167, 168)

    Compagnon naturel de cet Amour sans limite, l'envie de Thérèse de rejoindre ce Jésus vers qui tendent toutes ses forces et son coeur depuis son plus jeune âge. A tel point que cette jeune fille, carmélite dès 15 ans et habituellement coutumière de beaux rêves champêtres, peuplés d'arbes, de jolies fleurs, d'oiseaux et de rivières limpides se trouve en songe, certaine nuit exceptionnelle, à rejoindre "trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles". On peut parler là d'un rêve prémonitoire où Thérèse est pleinement heureuse, sentant ces personnes venir du ciel. Sitôt son souhait émis de "voir le visage d'une de ces carmélites", la plus grande s'approche de Thérèse, soulève son voile et l'en couvre. Thérèse reconnaît alors sans l'ombre d'un doute "la vénérable Mère Anne de Jésus, la fondatrice du Carmel en France. Son visage était beau, d'une beauté immatérielle, aucun rayon ne s'en échappait et cependant malgré le voile qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce visage céleste éclairé d'une lumière ineffablement douce, lumière qu'il ne recevait pas mais qu'il produisait de lui-même". (...) Face au regard et "au sourire pleins d'amour" dont Mère Anne de Jésus l'enveloppe, Thérèse ose lui demander : ""O ma Mère, je vous en supplie, dites-moi si le bon Dieu me laissera longtemps sur la terre ? ... Viendra-t-il bientôt me chercher ? ... " Souriant avec tendresse, la sainte murmura :"Oui, bientôt, bientôt... Je vous le promets." "Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le bon Dieu ne me demande pas quelque chose de plus que mes pauvres petites actions et mes désirs. Est-Il content de moi ?" La figure de la sainte prit une expression incomparablement plus tendre que la première fois qu'elle me parla. Son regard et ses caresses étaient la plus douce des réponses. Cependant elle me dit: "Le bon Dieu ne demande rien autre chose de vous, Il est content, très content ! ..." Après m'avoir encore caressée avec plus d'amour que ne l'a jamais fait pour son enfant la plus tendre des mères, je la vis s'éloigner... Mon coeur était dans la joie, mais je me souvins de mes soeurs, et je voulus demander quelques grâces pour elles, hélas ... je m'éveillai ! ..."" (p 164, 165)

    Plusieurs mois après, ce rêve est toujours aussi réel et présent aux yeux et dans le coeur de Thérèse qui mourra de tuberculose le jeudi 30 septembre 1897, à 24 ans.

    On peut se dire, parfois, qu'un tel modèle a mené sa vie sans trop de difficultés, que Thérèse de Lisieux était favorisée. Ce serait oublier qu'en toute chose le "travail" ou l'effort personnel est nécessaire. Pour Thérèse comme pour tout autre. La plus jeune des demoiselles Martin eut à coeur de plaire en tout et le plus possible à Jésus, ou au bon Dieu pour reprendre une expression de l'époque, dès qu'elle eut conscience de l'existence du monde spirituel. Des efforts elle en fit avant le Carmel puis au Carmel de Lisieux dans tous les domaines qui se présentaient à elle. Au cours des lessives à faire, par exemple, auprès des novices qui lui étaient confiées, ou encore auprès d'une religieuse plus âgée particulièrement difficile à accompagner. Pour cette soeur dont les manières, les paroles, le caractère lui semblaient très désagréable, Thérèse se disait que "cependant c'est une sainte religieuse qui doit être très agréable au bon Dieu". Se disant que la charité ne doit pas "consister dans les sentiments, mais dans les oeuvres" Thérèse s'est "appliquée à faire pour cette soeur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus". Alors Thérèse prie pour elle "chaque fois que je la rencontre"(...) "Je sentais bien que cela faisait plaisir à Jésus, car il n'est pas d'artiste qui n'aime à recevoir des louanges de ses oeuvres et Jésus l'Artiste des âmes est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur mais que  pénétrant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beauté". Outre la prière pour cette soeur qui lui donne "tant de combats", Thérèse lui rend "tous les services possibles et quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire et je tâchais de détourner la conversation, car il est dit dans l'Imitation : il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s'arrêter à contester". Hors récréation, et lors de "rapports d'emploi avec cette soeur, lorsque mes combats étaient trop violents, je m'enfuyais comme un déserteur. Comme elle ignorait absolument ce que je sentais pour elle, jamais elle n'a soupçonné les motifs de ma conduite et demeure persuadée que son caractère m'est agréable. Un jour à la récréation elle me dit à peu près ces paroles d'un air très content : "Voudriez-vous me dire, ma Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, ce qui vous attire tant vers moi, à chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire ?" Ah ! ce qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme ... Jésus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer... Je lui répondis que je souriais parce que j'étais contente de la voir (bien entendu je n'ajoutais pas que c'était au point de vue spirituel)". (p 192, 193)

    Je conseille la lecture de ce livre de quelques euros, facile à transporter. Et si cela est possible, allez à Lisieux.

    contact: francoiseboisseau@wanadoo.fr